
Comme Au hasard Balthazar, Mouchette est une représentation du mal ou peut-être devrais-je dire du mauvais car j’ai l’impression que ce terme a une connotation chrétienne, alors que « mal » est plus galvaudé, plus œcuménique. Or l’œuvre de Bresson est profondément chrétienne.
La représentation du mauvais donc chez l’auteur du Procès de Jeanne D’Arc est celle de personnages surpris sous son emprise, presque malgré eux, comme dépossédés de leur libre arbitre. La captation par une caméra scrutatrice et agile d’un regard incandescent, d’un geste subreptice, souvent intercepté au niveau de la taille, suffit à saisir les apparitions du mauvais, comme en flagrant délit. De ce point de vue, Pickpocket est une métaphore de l’œuvre de Bresson.
La chair est la quintessence du mal. Elle fascine, tente, en même temps qu’elle révulse. Banal certes. Voire. Cette attraction-répulsion est ici exacerbée car elle est d’une part abstraite, chargée tout à la fois d’érotisme, de religieux, de métaphysique et d’autre part corporelle, triviale, fangeuse. Bresson, toujours avec les instruments purement cinématographiques, et très peu de dialogues, montre sur des visages, des mains, des bouts de corps, dans des regards ou des objets regardés (début d’un sein, naissance des cuisses) ce mélange d’attraction et de répulsion, ce plaisir intensifié par la culpabilité.
Comme Balthazar, Mouchette est le combat perdu d’avance entre une adolescente et le mal. L’adolescence est une période de vie fondamentale pour Bresson (comme pour d’autres cinéastes bressoniens comme Gus Van Sant) parce que s’y opèrent des transformations corporelles et psychiques telles qu’elles vulnérabilisent les êtres face aux tentations, notamment de la chair. L’émotion de l’adolescence naît de la coexistence d’un sentiment de perdition avec les dernières traces d’innocence. Sur le visage, dans les expressions, les moindres gestes de Mouchette, quatorze ans, le mal a pris le dessus mais les derniers signes d’innocence continuent d’apparaître comme des rayons de soleil furtifs dans un ciel noir.
Cinématographiquement, le film est d’une sidérante modernité car Bresson expurge de sa réalisation toutes les manières pouvant passer de mode. Cela me rappelle un commentaire de Jean-Claude Carrière sur Belle de Jour de Buñuel. Ce dernier avait souhaité des costumes classiques signés Yves Saint-Laurent afin que le film traverse le temps. Et les costumes sont essentiels : noirs et blancs, pureté des coupes, presque invisibles.
Tout est essentiel dans le langage cinématographique de Bresson, fondé sur un vocabulaire filmique fondamental qui ne peut disparaître des manières de filmer même quand elles évoluent dans le temps. Tout est d’une pureté stylistique intemporelle qui est celle de l’art. De la même manière que les chefs-d’œuvre picturaux, musicaux et littéraires traversent les âges et les aléas du goût, créant un univers insoumis au temps, un peu comme les prunelles des yeux dont on dit qu’elles restent telles quelles de l’enfance à la mort, inaltérables, au milieu du visage transformé lui par les ans, les films des vrais grands cinéastes comme Bresson sont des morceaux d’éternité dans la masse tristement informe des œuvres éphémères.