
Derniers jours de la vie de Jeanne, récit de sa passion inspiré du procès de Condamnation et de Réhabilitation, le film de Bresson est confiné à deux lieux : la cellule de Jeanne et la salle du tribunal. La cellule est le lieu du recueillement, des doutes, de l’intériorité. Jeanne y est entravée, attachée à une poutre pour éviter qu’elle ne s’envole. Elle y est épiée à travers des trous aux contours irréguliers, sous la menace d’un viol imminent et d’une torture physique. La salle du procès est le lieu de l’affrontement verbal et intellectuel et du miracle de l’intelligence. Jeanne a dix-neuf ans et elle est illettrée. Elle fait face aux juges de l’Université de Paris, intelligentsia ecclésiastique de l’époque. A leurs questions fondées sur un dispositif théorique et théologique sophistiqué, où chaque mot a des ramifications sémantiques profondes, elle oppose des réponses simples, limpides et tranchantes. Son intelligence est clairement miraculeuse, elle émane des voix, des visions, de la vérité. Celle des juges est laborieuse, elle émane d’efforts intellectuels pour approcher, en vain, de la vérité. Leurs points de vue sont de ce fait irréconciliables, elle voit la vérité, eux croient la voir alors qu’elle leur échappe. Ce hiatus, entre une vérité vraie et une autre fausse mais se croyant vraie crée un gouffre.
Comme toujours chez Bresson les personnages sont sous l’emprise de forces (en général maléfiques, ici bénéfiques), qui les dépassent. Mais leur être, insoumis, se débat avec ces forces et ce faisant se révèle. Jeanne vénère ses voix mais a du mal à les comprendre, à anticiper leur influence sur son destin.
Comme la scène du meurtre dans l’Argent, le tragique de la scène du bûcher est l’œuvre de quelques plans : les pas pressés de Jeanne, pressés de rejoindre le ciel, puis par un mouvement ascensionnel, la naissance des flammes, le crépitement du bûcher, la croix enveloppée des volutes de fumée, l’ombre de deux colombes et leur bruit d’aile et enfin le plan sur le poteau calciné et fumant, où le corps de Jeanne a disparu. Pour bien saisir la force de ce cinéma, il faut le comparer par exemple au Jesus of Nazareth de Zeffirelli où la passion de Jésus dure des dizaines de minutes et est (sur)représentée à l’écran. L’émotion est toute entière montrée. Le spectateur peut l’éprouver (ou pas) par empathie (ou indifférence). Chez Bresson une (et pas l’) émotion n’est pas montrée, elle naît des plans, de leur rapport entre eux et au contact du spectateur. C’est notre propre émotion qui nous bouleverse, pas celle d’un autre à laquelle on serait (ou pas) sensible.