La frontière de l’aube de Philippe Garrel

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Magnifique film de Garrel ! Parmi tous les films récents dont j’ai parlé (et si bien !) dans ce blog, c’est clairement le plus beau. Il faut aller le voir. Pour vous mettre l’eau à la bouche : un noir et blanc splendide, des personnages désœuvrés et rêveurs, l’amour fou au centre des vies, des échanges épistolaires, des amants qui se cachent dans des rêves, un Paris sublimé et métonymique dont les pierres de taille et les intérieurs haussmanniens sont filmés avec la même sensualité que les seins de Laura Smet et de Clémentine Poidatz (excellente en réincarnation de Claude Jade), une poésie surréaliste et fantasque presque auto-parodique… 

La fiction est minimale, pure – amour, folie, mort, paternité, voilà j’ai résumé – contrairement à Conte de Noël dont je n’avais pas apprécié le débordement fictionnel avec des histoires qui jaillissaient d’un peu partout, prolifération de petits bouts d’idées vite expédiés. J’exagère, mais je pense que je m’étais emporté avec Conte de Noël et je le regrette amèrement. Quand on voit ce que font Garrel et Honoré, Desplechin avec son côté Danielle Thompson nietzschéen est surévalué. Au moins, avec Danielle Thompson, on peut dire sans scrupules que c’est nul. 

La frontière de l’aube est un terrain référentiel d’une richesse inouïe. Je sais qu’il y a des gens qui n’aiment pas ça, les citations. Moi j’adore. Les citations de Truffaut, de Franju, de Cocteau, de Dreyer, de Murnau, et bien sûr et surtout du grand Jean, Eustache de son nom. La frontière de l’aube est presque un remake (en moins bien, n’exagérons rien) d’un des plus beaux films de l’histoire du cinématographe : La Maman et la Putain. Pour info : Maman = Clémentine Poidatz, Putain : Laura Smet. 

Garrel, c’est tout le contraire du réalisme, de l’engagement, du cinéma Envoyé Spécial, du trio immigré-drogué-terroriste, de l’ouverture au monde genre je vais résoudre quelques menus problèmes de l’humanité avec la bénédiction de Sean Penn. Le film ne sert absolument à rien. En plus il est super élitiste. On sort du cinéma Saint-Germain des près, où les spectateurs étaient même assis par terre à l’avant-première, et on prend un verre au Bonaparte, les filles sont belles, Paris est beau, guère plus, les problèmes du monde subsistent. Mais bon franchement – c’est ma période nihilisto-parnassienne – c’est quand même ça le cinéma non ? Marre des questions sociales, des immigrés qui font des fautes grammaticales et « oh la la comme ils sont impolis » et on fait un film sur ça. Vive le rêve, la fantaisie, l’irréalisme, les personnages universels et non connotés socialement. En fait les personnages de Garrel ont une nationalité, viennent d’une géographie, d’un pays, d’une société : ceux du roman tout simplement. J’ai lu des critiques comme quoi « on n’y croit pas, c’est simple on n’y croit pas ». Quelle est cette obsession de crédibilité ? Pourquoi faut-il que les personnages soient plus vrais que nature ? Notre imaginaire, gavé d’ersatz de réalité (flot nauséeux de news, de téléréalité, de témoignages, d’interviews-vérités, etc.), est-il incapable de s’élever au niveau du faux ? 

Récapitulons Cannes 2008 (les films que j’ai vus) :1 et de loin : La frontière de l’aube – 10 : Le silence de Lorna – 25 : Entre les murs – 26 : Gommora 

(Entre le 1 et le 10, il n’y a rien, c’est juste pour donner une idée de la distance). 

Pourquoi cet écart avec Entre les murs et Gommora ? Car ce sont des films prévisibles. Avant même d’aller le voir, je savais qu’Entre les murs allait être une variation pialatienne autour de la salle de classe avec la France colorée et les jeunes archétypaux (le Noir, la beurette, la gothique, etc.). Aucune surprise. Mais à la différence de Pialat, le film est social et pas humain. 

Même chose pour Gommora. D’abord, on n’en peut plus des films choraux avec des histoires qui s’entrecroisent, il faudrait un jour les interdire par la loi, ce n’est plus possible. Ensuite, l’archétype du mafieux italien mélange soi-disant terrorisant entre bonhomie, gloutonnerie de pâtes et diabolisme sanguinaire est usé. Enfin, l’esthétique de la violence qu’elle soit lyrique (De Palma, Coppola), psychédélique (Scorsese) ou vériste (ce film), n’a rien de novateur. 

Si j’ai mis Lorna en deux, enfin en dix, ce n’est pas pour le côté souffrances des immigrés, mais parce que certaines scènes extrêmement fugitives (c’est ça qui est beau, aucune espèce d’emphase) sont des éclats de lumière, aveuglants je dirais, dans le gris glauque de l’ensemble. 

Pour finir sur une note positive, tous ces films restent très beaux et font aimer le cinéma. Pour s’en convaincre, rien de tel qu’une daube sidérale comme La doublure dont j’ai surpris la fin à la télé. C’est onirique comme Garrel dans le sens où on se demande si tant de nullité appartient bien à la réalité. Mais je suis sûr que c’est un effort délibéré car humainement ce n’est pas possible d’avoir réussi d’aussi mauvais dialogues, un jeu aussi rudimentaire (Gad Elmaleh est d’une fausseté bluffante, même quand il ferme la porte d’une voiture, on n’y croit pas) et un humour aussi basique (du style je me moque des collectionneurs d’ouvre-bouteilles car ce sont des cons – véridique). Mais j’ai énormément apprécié ce film car l’effet de contraste que sa nullité crée me fait tendrement (c’est vraiment ça, une tendresse amicale, comme ce personnage de Kundera qui voyant des livres y voyait des amis), aimer l’autre cinéma.

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