
Angle 1 : mon vieux truc des cheminements
Est-ce la pauvreté de mon regard face à des toiles de peintre, je ne sais pas, mais chaque fois que je vais à une exposition, je suis frappé par les cheminements. Cheminement au sein de la toile et entre les toiles.
Les toiles de Kandinsky se donnent à voir par strates successives. La couleur en premier. Elle frappe par sa force, son déploiement agressif. Ensuite, une fois dépassé ce premier écran chromatique, je parle de la première période, des formes commencent à prendre forme, un rocher, une montagne et des êtres humains, des cavaliers. Ces formes, en se révélant, révèlent des structures dans lesquelles elles sont inscrites, géométriques, cinétiques. Le regard poursuit son exploration, et l’émotion grandit, la simple vision rétinienne mue en impressions, celles-ci en sentiments, les formes visuelles en formes intérieures, les couleurs en notes musicales. Puis c’est l’intellect qui doit entrer en jeu pour appréhender l’arrière-plan théorique, d’invention artistique, et thématique, culturel, historique. Le tableau est une forêt de signes dans laquelle il faut se résoudre à pénétrer quitte à se perdre et l’exploration est lente, progressive. Nous ne sommes plus habitués à de telles explorations, nous exigeons des fulgurances, des éclairs de beauté incontestables, efficaces, qui s’imposent. C’est comme ces critiques de livres qui sortent une citation pour prouver, la plus efficacement possible, la beauté ou la nullité.
En donnant à voir l’ensemble d’une œuvre concentrée dans un espace-temps réduit, une exposition réussit à donner vie à la vie, à matérialiser un cheminement, biographique, mais surtout, dans le cas de Kandinsky, intellectuel. Kandinsky passe par trois grandes périodes. La première est une gestation de l’art abstrait qu’il invente. La deuxième, celle du Bauhaus, est géométrique. La troisième, celle de Paris, est la plus étonnante, en rupture. L’évolution de la première période, sa progression vers la deuxième, sont très émouvantes vues dans leur totalité miraculeusement reconstituée, sachant que Kandinsky les a vécues sans conscience de finalité. C’est la lente abstraction de l’art. La perte progressive de la figure, l’évanescence du réel et l’accession des formes à une essentialité formelle de plus en plus pure. Le bouillonnement lyrique, son exubérance, conduisent par une sorte de révélation, à la géométrie, à la découverte, derrière le tumulte des formes et des couleurs, des formes de base, le point, le trait, le cercle et les couleurs ternaires, le jaune, le bleu, le rouge. Si le foisonnement de la première période a disparu de la deuxième, son fantôme est toujours là. Par exemple, le paysage romantique est un magnifique tableau lyrique, avec à son centre une cercle rouge, représentant un soleil couchant. Cercle que l’on retrouve dans la période géométrique, au centre de tel tableau ou comme motif unique de tel autre. La troisième période est rupturiste. On se demande ce qui s’est passé dans la tête du peintre. Elle est structurée autour de deux principaux motifs qui se superposent, des bandes, horizontales, diagonales, verticales, au milieu desquelles flottent des créatures cellulaires, molles, comme aperçues dans un microscope. Ces créatures semblent parasiter la structure parallèle de bandes sous-jacentes, se superposer à elle comme ces visions qui s’impriment inexplicablement sur nos rétines.
Angle 2 : notre désarroi face à l’art – panne du discours, voilà quoi
L’affluence à l’exposition est exceptionnelle. La file d’attente interminable devant le centre Beaubourg. Un sacerdoce. Surtout quand juste derrière soi, un Américain retrace à ses deux copines admiratives l’histoire de l’art moderne. Il la fait longue. Les pauvres attendent avec impatience l’arrivée de Picasso. Et ce dernier se fait attendre. L’Américain pose des colles. « And then who comes up? – Picasso? – No, no, Cezanne. – Ah Cezanne! » Après une série de poncifs sur Cézanne. « And then comes up who? – Picasso! – No, no, Picasso is later, then comes up Gauguin » (putain, qu’est-ce qu’il fout Picasso, il vient quand pour abréger mon supplice ?).
Dans les salles, nous sommes collés les uns aux autres. Promiscuité admirative et légèrement malodorante. En écoutant les remarques, je note le désarroi de l’homme moderne face à l’art moderne, et son incapacité à éprouver quoi que ce soit d’identifiable, et a fortiori d’exprimable. Ce vide sémantique est sidérant. Un homme à sa femme qui écoute sérieusement son analyse comparative de deux toiles : « tu vois celle-là est pluuuuuus… enfin… elle est moiiiiiiins… que l’autre quoi, je veux dire voilà quoi ». Observateur externe de la langue française qui n’est pas ma langue maternelle, j’ai remarqué l’apparition, la genèse de « voilà » vers 2005-2006. Je ne sais pas d’où « voilà » vient. « Voilà » et sa variante « voilà quoi » sont les expressions ultimes et concises de l’échec discursif, puisque non seulement elles dispensent le discoureur de toute intelligibilité analytique articulée, mais en plus elles lui donnent l’illusion de la clarté la plus totale, de l’évidence, de la perception indubitable de la vérité qui est là, devant soi, « voilà ». « Tu vois, c’est paaaaaaaaas (cette prolongation anormale du pas est une préfiguration de la panne discursive, une prise de conscience ou d’inconscience de celle-ci, panne discursive très vite travestie, non par subterfuge, mais par conviction, en évidence), voilà, c’est paaaaas… voilà ». Certaines personnes se lancent quand même dans des analyses plus élaborées que « voilà », ou alors moins élaborées que ce que le « voilà » est censé renfermer de richesses interprétatives implicites. Beaucoup des analyses sont chromatiques, « il est beau ce jaune », « t’as vu le bleu là », « oh oui il est… voilà quoi ». On se croirait chez Leroy Merlin en train de choisir la couleur de la salle de bains de la maison de campagne. Les analyses chromatiques peuvent dégénérer en scènes de ménage, « Criardes ?? Elles ne sont pas criardes ces couleurs ! », « Pourquoi tu dis qu’elles sont criardes ?», « Mais de quel vert tu parle ? Celui-là ?? Ce n’est pas criard ». L’analyse ne s’arrête pas à la couleur. Elle la transcende très vite. « Ah tiens, elle est jolie cette toile. On a envie de la toucher », « Comment tu trouves ? », « Mouais, pas mal » (elle concède un pas mal), « mais je préfère l’autre », « laquelle ? », « tu sais l’autre, dans l’autre salle », « l’autre avec leeeeeeeeeee ? », « Non, non, avec leeeeeeeeeeeeeeeeeee… », « Ah oui avec leeeeeeeeeeeeeeeeeeee… », «oui, voilà quoi ». Tout est dans l’accent tonique, autre outil surpuissant d’analyse. En réalité, la personne reconnaît la toile dont son interlocutrice veut parler à la longueur du « le ». Elle hésitait entre deux toiles, la première avec « leeeeeeeeeeeeee » et la deuxième avec « leeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeee… ». Celle-ci est plus jolie. L’autre est triste, « tu sais c’est beige, c’est triste, c’est… voilà quoi, beige ». J’aperçois soudain deux femmes, têtes penchées, devant une des compositions, en pleine discussion. Elles ont l’air passionnées, intarissables sur le sujet. Sans doute des thésardes, spécialistes de Kandinsky. Fausse alerte, elles sont spécialistes du décalage. « C’est quand même pas croyable. Ça me rend dingue ce truc. Elle t’a dit ça ? – Oui, figure-toi… – C’est quand même pas croyable. – Je lui ai dit voilà quoi, tu ne peux pas dire ça, c’est juste pas possible quoi, tu sais par rapport à lui, et… elle me dit, je ne sais pas… voilà quoi… – Et… qu’est-ce que je voulais te dire… ouais, tu lui as dit que c’était à cause d’elle… – Bin ouais… Tu sais elle s’en est rendue compte… – Non !? – Bin si, je lui ai dit, voilà quoi… ».
Je pense au pauvre Kandinsky. Il y a deux choses dont il ne se serait jamais douté. Primo, que des milliers de personnes viennent admirer son œuvre et attendent une heure pour ce faire, en acceptant même qu’un Américain, historien d’art, soit dans la file derrière eux et enchaîne sans fin « and then comes up Brancusi. And what does Brancusi say ? ». Deusio, que toute sa démarche artistique, son invention de l’art abstrait, sa révolution, inspirent comme seules remarque extatiques, des « voilà quoi », des « leeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeee » plus ou moins longs, et au mieux, pour les plus érudits d’entre nous, des « c’est joli, mais c’est tristounet ce beige, je préfère l’autre, tu sais celui avec leeeeeeeeeeeeee… ».
Ce qui me frappe, dans votre blog, c’est l’absence de commentaires. Le niveau des réflexions empêche en effet d’ajouter un trivial : « super, je suis complètement, mais alors là, complètement d’accord » ou ‘waoouh, ça c’est bien balancé » et autres « bon sang, que n’y avais-je songé » le tout agrémenté de quelques onomatopées d’approbation – Yes !- On sent bien qu’il faut se livrer à un petit effort d’élaboration avant de prendre la parole.
C’est pareil pour Kandinsky. Je ne suis pas loin, au premier regard, de balbutiements primaires dignes des visiteurs que vous épinglez, « ah; euh… oui… la couleur… super la couleur … râââle de satisfaction ». Mais au moins, j’ai l’intelligence – et surtout la prudence – de me taire. J’essaie juste de me laisser faire par les peintures. Et après, quand ça décante, sans compter quelques ratures, ça donne ça (beaucoup trop long, comme commentaire) :
Kandinsky, l’âme à géométrie variable :
Evidemment, c’est ennuyeux de commencer par géométrie pour parler de Kandinsky, parce que chez lui, la géométrie n’est qu’un filtre de plus pour organiser la vie complexe des mouvements de l’âme. Un filtre qui entre en scène à une période où le travail d’élaboration du peintre est déjà largement affirmé, exploré, exploité. Evidemment, l’âme est ici un fourre-tout commode pour englober diverses perceptions et possibilités de froissement, glissement, coq-à-l’âne, perturbation climatiques et chromatiques. Certaines peintures sont en effet orageuses, ou nuageuses, ou tumultueuses, et l’on voit que l’âme n’est pas sans bavarder avec l’inconscient.
On dit de certaines personnes qu’on peut lire en elles à livre ouvert. Kandinsky ouvre le livre, mais quel livre, complexe, multiple, foisonnant, palpitant, récurrent, miroitant, millefeuille d’une pensée en cours d’élaboration, sauf que ce n’est pas une pensée, ce sont des strates et registres qui se répondent, ce sont des perceptions qui se rassemblent, se contractent, s’agrègent, il y a des ruptures et des résonnances, et c’est ce mouvement que peint Kandinsky, comme s’il peignait à fleur d’inconscient, là où se met en branle le processus de mise en forme. Le résultat, ce sont des instantanés de l’âme, divers états des lieux internes, d’où, pourquoi pas, ne seraient pas absentes des sensations digestives, des bouffées de colère, des souffles d’air, des passages nuageux. Des formes qui voisinent avec des silhouettes, en provoquent certaines et en digèrent d’autres, des couleurs qui se contaminent, des humeurs qui se propagent…
La première impression est déroutante, parce qu’on ne sait pas de quoi il parle, ce n’est ni…, ni…, et plus tout à fait… ou pas encore… Alors il faut voir venir, se laisser faire, absorber ce que montrent ces peintures, un état d’équilibre improbable avant l’arrêt du mouvement, la fixation, la cristallisation dans une forme définitive. Elles offrent le spectacle d’une âme buvard, ouverte à tous les vents, suggestions et, altérations. C’est fascinant, cette élaboration des paysages de l’intérieur, avant que la pensée ne s’en mêle, avant le tri, avant l’ordre, avant que les choses n’aillent trop loin et ne deviennent définitives. Le fugace et l’instantané posés sur la toile.
Plus impressionniste que les impressionnistes, comme s’il allait cueillir l’impression à la source, plus subtil que les expressionnistes, comme s’il réfutait leur volonté démonstratrice, plus surréaliste que la rencontre d’un parapluie et d’une machine à coudre, piteux objets désespérément fixés dans leur enveloppe formelle au regard de tous les potentiels proposés par Kandinsky (dans les Menus plaisirs, par exemple, mais on pourrait citer n’importe laquelle de ses (…)
Tout en s’imposant comme maître de coexistences aussi évidentes qu’improbables, Kandinsky concentre sous son pinceau la synthèse et l’accomplissement de tous les mouvements de peinture de son temps. Ayant exploré toutes les possibilités, il passe à la théorisation. Mais ce qui est curieux, c’est qu’il passe à l’abstraction sans tuer le sujet. Quand ça devient géométrique, ça reste personnel et cosmique, ça vibre encore, c’est toujours plein d’espaces et de mouvement, là-dedans, c’est juste un autre changement de registre.
Ce qui est curieux, c’est que ce clapot de l’âme qui fait feu de tout bois soit tellement cosmique et universel. Et après ? après, bien sûr, il y a le troisième temps où il change encore de registre, et il devient elliptique, encore plus aérien, encore plus allégé, libéré de l’expression, de l’impression, de l’abstraction, tendant à la transparence.
Etonnante exposition de l’élaboration de l’œuvre d’un peintre, qui montre la permanence d’une vision du monde à travers l’extraordinaire cohérence de l’évolution formelle.
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Merci de ce long et beau commentaire contre-exemple de nos « échecs discursifs ».
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