La fille du RER de Téchiné

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Alors que d’autres, en vieillissant, se répètent, perdent leur inspiration, Téchiné se renouvelle, rajeunit sa mise en scène. Son dernier film est sublime, comme le précédent d’ailleurs. Dommage qu’il soit passé inaperçu. C’est triste que des chefs-d’œuvre comme ça, même pas difficiles à voir, n’exigeant même pas de surmonter son sommeil, disparaissent dans le bruit médiatique de films de m… et de leurs campagnes de promotion. Le pauvre film ne peut même pas prétendre au statut de film  d’auteur. Ce n’est pas (plus) snob, Téchiné. Tout le monde – y compris moi, désolé – s’est extasié sur Two lovers par exemple, parce que ça fait classe de s’extasier sur James Gray. Ce film est de loin plus beau. Enfin bref. 

Ses personnages sont socialement vrais. Ils ont (ou pas) un boulot. La mère de Jeanne est assistance maternelle, un vrai métier. Belstein, son ancien amoureux transi est avocat, encore un vrai métier, comme assistante maternelle. Son cabinet est près du parc Monceau, là où de nombreux avocats ont effectivement les leurs. Il est riche, comme cela peut arriver pour les meilleurs d’entre eux, vit dans un hôtel particulier haussmannien transformé en loft moderne. Jeanne a un BTS de secrétariat, elle cherche un emploi sur internet. Le mec qu’elle rencontre et dont elle tombe amoureuse est champion de lutte, moins courant mais doit exister. Le fils de Belstein a fait l’ESSEC, une vraie école de commerce à Cergy-Pontoise, numéro deux des classements après HEC, il est analyste financier chez Morgan Stanley à Pékin. Je veux bien le croire ; je parle tous les jours à des analystes financiers. Cette véracité professionnelle  et sociale me plaît. Elle détonne par rapport au film d’auteur français moyen dont les personnages sont des écrivains (ou alors, plus rarement, des peintres, des musiciens). C’est plaisant un film français dont le personnage central n’est pas écrivain. Ça change. Paradoxalement ça introduit de la fiction. L’écrivain est un personnage de fiction au premier degré, sa charge fictionnelle immédiate empêche toute autre histoire de se matérialiser, il est la fiction. Un analyste financier de Morgan Stanley est un personnage sans grand intérêt. Nu, il est dépouillé de toute charge fictionnelle. Il faut qu’il lui arrive quelque chose. C’est au cœur de ce quelque chose que va se développer la fiction, comme maladie dégénérative de la normalité.  

Qu’arrive-t-il donc aux personnages de Téchiné ? Pour une grande partie du film, rien. Rien dans le sens classique de l’histoire. Celle-ci est en gestation, la maladie ne se manifeste pas, mais pour autant se développe, secrètement. Au cœur du rien, il leur arrive quelque chose d’extraordinaire, de merveilleux : ils ont des sentiments. De vrais sentiments. Ils  ne sont pas comme dans le film d’auteur français moyen à la recherche de qui ils sont, dans la vie on n’est jamais à la recherche de qui on est, ils n’hésitent pas entre trois femmes, deux hommes et un chien, dans la vie, on est déjà content si on hésite entre une femme et la même. Ils ne sont pas tristes non plus parce qu’ils ont découvert que leur compagnon les trompe. C’est curieux que le cinéma d’auteur français moyen n’ait pas encore intégré le fait que l’adultère, malgré son interdiction par les dix commandements, est un fait de la vie (a fact of life) et les affres traumatiques auxquels il conduit dans les films sont exagérés. Les personnages de Téchiné ont des sentiments religieux, des appartenances. Ils sont pratiquants ou pas. En plus, et c’est là où le film est bouleversant, ils aiment. Ils connaissent des histoires d’amour, des vraies, faites de rencontre, de séduction, de désir, de plaisir, de manque. Des passions quoi. Je me suis demandé quel était le dernier film d’auteur français moyen qui filmait des êtres amoureux. Pas évident. La Belle personne ?  Lady Chaterley ?  Leurs amours étaient exceptionnelles, interdites ou impossibles, adultères. L’amour de Jeanne et de son lutteur n’est pas, pour une grande partie du film, interdit, ni même impossible. Téchiné filme nerveusement, poétiquement, deux jeunes, un peu paumés peut-être, légèrement à la dérive, elle passive, lui barge, qui s’aiment, après s’être rencontrés, dans une belle danse de rollers, s’être désirés via internet, avoir fait des courses dans des parcs de Paris et de sa banlieue. Il filme l’amour sans le snober. Sincèrement. Admirativement même. Voici des instants amoureux qui ne sont que des instants amoureux, protégés de tout projet de transcendance fictionnelle. Pas pour longtemps hélas. Car ces instants sont fugaces. Il faut que la fiction dans le sens classique de l’histoire, les rattrape, il faut que quelque chose leur arrive, que l’amour se précarise, pour durer. Ce quelque chose sera, par un enchaînement de circonstances sans causalité précise, le fait divers, point de départ du film qui est en réalité son point d’arrivée. 

Téchiné filme des visages. Sa caméra éclaire des peaux, surprend des déformations nerveuses minuscules et des formations expressives faites de partitions inattendues des lèvres, des joues, des yeux, des instants fugitifs de beauté, de désarroi, d’épuisement, de doute, de folie. Tous les acteurs ont des visages formidables sur lesquels le passé affleure, et l’âme, oui l’âme, soyons grandiloquents, lyriques ou romantiques je ne sais pas, j’y reviendrai. Le visage de Jeanne (Emilie Dequenne en état de grâce) est tout simplement superbe. Mélange d’innocence et de malice, presque bressonien par moments. Son parcours a d’ailleurs quelque chose de bressonien, la perte finale de tout espoir en moins. Son visage traverse impassible, éclairé, une histoire d’amour, un mensonge, une nuit tourmentée.  

Téchiné filme aussi des paysages. Encore une fois rares de nos jours. Car ceux-ci ne sont pas figés, photographiques. Picturaux, ils sont saisis de mouvements. Lyrique ou romantique, quelle différence ? Les paysages du film sont l’un ou l’autre, et l’autre ? Peinture dont émane la musique de Philippe Sarde, qui prend son élan au milieu d’un plan puis s’interrompt, mais aussi des morceaux de Vivaldi, un air d’opéra. La scène de la nuit tempétueuse est superbe, creuset lyrique d’opéra, de mélodrame hollywoodien, de polar, avec l’extériorisation de l’âme, sa mutation en pluies, en vent, en feu, avant un instant de repos, lui aussi bressonien bien qu’apaisé, dans une cabane, avec l’enfant, le révélateur de la vérité, celui qui la détient parmi des adultes désemparés, tiraillés par la multiplicité des leurs.  

Quel est le rapport entre tout ça et l’histoire du film, celui de ce mensonge, fait divers réel (une jeune femme prétend avoir été victime d’une agression antisémite dans le RER). Téchiné explore le noyau de l’événement, prend l’événement et s’y introduit, pour en révéler la teneur émotive, fictionnelle, lyrique, la structure atomique, pour en faire éclater les vies, les paysages, les visages et les tourments. Tout simplement sublime.

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