Maison européenne de la photo

Je recommande vivement ce musée dans la Marais. Une collection de photos impressionnante.  

Au premier étage, une expo de Cartier-Bresson. Un demi-siècle d’histoire(s) à travers quelques images, des villes de partout, si ressemblantes dans leur dissemblance. Paris, Rome, Epire en Grèce, Tarascon, Les halles, Mai 68, les bidonvilles de Nanterre en 1968, des favelas sur fond des premières tours de la Défense, Sifnos en Grèce, Istanbul, un mur orphelin aux contours irréguliers au milieu de rien à Liverpool un jour, Berlin, des photos prises en RFA, que veut dire ce nom aujourd’hui, RFA, Serbie, Croatie, les pierres qui subliment la pellicule, transforment la lumière en matière minérale, chosifient les lueurs, des remorques sur le Rhin à différentes profondeurs d’un champ de brume, en RFA, avec des pêcheurs pour qui ce matin était si important, URSS, nom tellement proche (dans le temps, vingt ans) et lointain (dans la mémoire), tellement concret (dans son matérialisme) et abstrait (dans sa théorie), église orthodoxe en Géorgie à l’horizon d’une plaine déserte au premier plan de laquelle une famille est là, c’est terrible cette présence perpétuelle, cette éternité de l’instant, d’autant plus terrible que l’instant est arbitraire, sélectionné on ne sait comment, on ne sait pourquoi, points noirs, pêcheurs sur une étendue de glace avec une autre église orthodoxe, Espagne, Séville, Trieste, Péloponnèse, le pain, souvent le pain, matérialisation lui aussi de la lumière, les ponts, les escaliers, passages entre des rives, entre des niveaux, entre des fictions, et l’entre-acte à l’opéra de Glyndebourne, la réalité des photos tout d’un coup suspendue, irréalisée, transformée en un songe d’été avec des personnages en smoking et en robe longue. 

Au deuxième étage, une exposition de Gérard Uféras, états de grâce, portraits de danseuses de l’opéra Garnier. La salle est sombre, seules les photos sont éclairées, des petites fenêtres de chaleur, de couleurs, le jaune orangé, le bleu, le rouge profond et des ombres noires de corps tendus qui se dessinent, de doigts contorsionnés, clairement formés, puis des épanouissements soudains de tulles, et des pétales multicolores qui tombent du ciel. C’est l’immobilisation du mouvement, sa décomposition, la capture de sa formation. 

Par hasard, je m’aventure au sous-sol et découvre l’exposition la plus bouleversante, duale de celle d’Uféras, dans le sens que Barthes voulait donner au mot dans La chambre claire, coexistence de choses appartenant à des imaginaires différents, l’Opéra Garnier, la guerre. Les petites salles se succèdent, s’imbriquent, mystérieuses, voûtées, avec des murs de pierre éclairés, et vous envoient dans la rétine saisie de sentiments des photos de Tchétchénie, de Faloudja, de Bosnie.   

Débris de verre, fenêtres ouvertes soufflées par la déflagration, mur criblé de balles mimant un ciel qui plus loin est ponctué de pigeons pris de panique, intérieurs éclairés par des lampes torches, neige éparse au milieu de laquelle une forme boueuse dessine un corps, avec ses petites étrangetés comme dirait Barthes, un bras plus court que l’autre, a-t-il été coupé avant la mort ? Après ? Est-ce juste la neige qui l’a recouvert plus vite que l’autre bras ? A quelques mètres du corps un charriot avec une caisse de je ne sais quelle boisson, le corps a été fauché au milieu d’une activité banale, dualité essentielle des guerres entre banalité et tragédie : perte du statut de banalité. Corps au milieu des champs de rien avec comme horizon définitif la brume blanche, pas de ciel. Que font-ils là ? C’est cette question qui crée l’histoire. On imagine l’avant, l’après. La photo emprisonne l’instant mais s’ouvre sur des possibles d’avant d’après. C’était la Tchétchénie. 

Vues de l’intérieur d’un tank américain à Faloudja. La pointe du M16 s’introduit dans le cadre, par le bas. En second plan, à l’extérieur, de l’autre côté, des regards obstinés, d’une fixité effroyable, des mentons fiers, une haine féroce, mais silencieuse, figée, un gosse qui forme un pistolet avec le pouce et l’index. Scène de pietà avec un barbu emporté sur un charriot de marchandises, la main sur le cœur sécrétant du sang, regard vers le haut, éploré. Partout des têtes voilées. Celles des femmes, voile islamique ; celles des suspects, voile en toile, sac recouvrant le visage ; casques des soldats qui l’interrogent. Protection des corps, ceux des soldats enfouis sous les gilets, ceux des gens, à peine recouverts d’un tissu informe. 

En sortant, pour terminer, des photos de François Fontaine représentant des ecce-homo sanguinolents.

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