J’ai honte. Je suis allé au dernier né des Costes, La Société à Saint Germain des Prés, et… j’ai aimé. Oui… Moi dont les muscles ont toujours refusé d’introduire le corps dans L’Avenue ou L’Esplanade. Mais que s’est-il donc passé, ce dimanche soir d’août dans un Paris désert ?
L’endroit est « beau ». Le projet est indéniablement esthétique. Il n’a pas comme à l’Avenue ou l’Esplanade pour seul objectif d’en mettre plein la vue, d’épater un public au sein duquel se côtoient le vedettariat, les velléitaires du vedettariat, les observateurs du vedettariat, dans une pétasserie généralisée, une comédie humaine où l’on sert le beurre Echiré, les soles et le tartare aller-retour sur des nappes blanches. L’on voit ici qu’un projet de beau a été formé, que des « artistes » ont été convoqués (dont Liaigre). Le projet est explicite, le beau n’est pas accidentel, naissant du mouvement concomitant de différents vents comme dans Passion de Godard. Il est décrété.
Au son du jazz, le décor flotte dans une atmosphère empreinte de la noblesse des matériaux (acajou, marbre blanc), de la sobriété des couleurs ou de leur éradication (taupe, noir, transcendés par le blanc d’un bas-relief) et de cette indéfinissable mais pas forcément désagréable vulgarité distillée par le spectre de l’argent qui accompagne les allées et venues feutrées de serveuses canoniques (adjectif de canon).
Là où la beauté est accidentelle, c’est dans le dialogue qu’entretient ce lieu auto-admiratif avec l’extérieur, à travers ses ouvertures rectangulaires sur la poésie vespérale, ses lucarnes sur le monde : les fenêtres. Les branches des arbres de la place Saint-Germain foncent avec la nuit qui tombe. Le vent souffle dans les feuilles, étouffé par le double vitrage mais rythmé par le jazz qui le commente. Soudain les réverbères de la place, en suspension car on n’en aperçoit pas les colonnes, éclairent timidement les feuilles piégées dans des flaques de lumière dorée qui se répandent à partir d’une constellation de points fixes. La pierre blanche d’un bout métonymique de clocher se dessine sur fond de ciel noir et communie avec le marbre des murs. Cette place, dont on n’aperçoit que les feuillages, devient abstraite, morceau d’un ailleurs flottant ici sous l’effet de l’alcool et de la musique. Une autre fenêtre donne sur un mur blanc au bas duquel se détachent quelques lettres éclairées au néon : « C », « i », « n », « é », et « m ». En se mettant debout, on surprend Marcello braquant son arme sur nous dans un divorce à l’italienne. Une troisième fenêtre, ou est-ce une porte-fenêtre, emprisonne dans son cadre cinématographique un couple assis à la terrasse du café d’en face dont l’irréalité est accentuée par le filtre violet kandinskyien et l’étouffement des sons. L’asynchronisme sonore entre le dedans (jazz, claquement des talons sur le parquet, murmures des conversations percés de la stridence d’un rire, d’une exclamation) et le dehors (muet) a quelque chose d’à la fois triste et doux. La serveuse est une sorte de ravissement génétique. La singularité abstraite de sa beauté découlerait d’un sang mélangé, polonais, thaïlandais, français, elle personnalise ces ailleurs transplantés ici.
Dans l’assiette, comme disent les guides gastronomiques, il serait malhonnête de dire que c’est mauvais. Les produits ne sont pas transcendés par une créativité artistique folle mais ils sont respectés et mis en valeur avec, indéniablement, une certaine classe.
Nous sortîmes enivrés. Des bouts de cris nous parvinrent, incohérents, de plus en plus violents. Devant le magasin Vuitton un clochard hurlait les yeux mi-clos, évoquant l’Afrique, la faim dans le monde, dans une tirade décousue mais poignante. Plus loin, des bribes d’arabe convoquèrent des images beyrouthines à la terrasse des Deux Magots, destination obligatoire de tout Libanais à Paris. Place Saint Sulpice où nous attendîmes le bus 63, la cascade de la fontaine déversait son eau avec une précipitation comique, une Porsche était garée dans laquelle la tête d’une femme apparaissaient par instants et s’engouffrait aussitôt, rétroéclairée – parcimonieusement – par les phares dansants des Vélib lancés à l’assaut de la nuit, à l’instar du vent frais, ivre de sa libération inespérée.