

A propos d’Elly est un film iranien qui est sorti à Paris il y a un mois de cela. Sa trame s’inspire de L’avventura de Michelangelo Antonioni. Une groupe d’amis de Téhéran vont en week-end au bord de la Mer Caspienne et invitent Elly, la maîtresse de l’enfant de l’une d’eux, sans la connaître, pour la présenter à un jeune homme qui vient d’Allemagne pour trouver une femme au pays. Elly disparaît. Avant la disparation, les deux films sont assez proches, un groupe d’amis qui se délassent, les plaisanteries qui fusent, la mer. La différence est culturelle. Les personnages d’Antonioni ont cette nonchalance décadente et oisive, ils s’expriment par des aphorismes hors contexte, évoluent dans des villas, des yachts, des paysages dont la beauté majestueuse les indiffère, ceux de Asghar Farhadi éprouvent une joie sincère et évoluent dans des paysages à la beauté bancale, une villa en ruines, une mer froide et déchaînée. Comme Anna dans L’avventura, Elly n’est pas heureuse avec son fiancé et sa disparation semble être liée à cette insatisfaction et la tristesse qui en résulte. Dans les deux films se pose la question du suicide puisque l’explication de la disparition n’est pas donnée. C’est après celle-ci que les films empruntent des trajectoires différentes. A propos d’Elly vire au mélodrame, au pathos avec une culpabilité partagée par tous les personnages. Comme une punition collective infligée pour faire regretter la joie initiale. Dans le film d’Antonioni, les choses se poursuivent comme avant, la disparition est vite oubliée, passe au second plan. Claudia remplace Anna comme compagne de Sandro, et ils continuent d’être encerclés par la beauté et les mondanités à la gloire mélancolique du désœuvrement. Le sujet fort des deux films est la difficulté de vivre, d’exister, d’être là par rapport à disparaître. La disparation d’Elly ou d’Anna est celle potentielle de chacun des personnages et pose en creux l’intérêt pour eux de continuer de vivre. Dans L’avventura, la difficulté de vivre prend la forme de l’ennui. Quel est le sens de tout cela, des mondanités, des artifices, de la beauté, si rien ne change lorsqu’on disparaît ? On ne fait que participer à une mécanique préréglée, déterministe, sur laquelle notre existence individuelle n’a aucune influence et qui se poursuivra après la fin de celle-ci. Les êtres sont interchangeables dans cette mécanique. Dans A propos d’Elly, elle prend la forme de la culpabilité. Anna est inutile, existentiellement inutile. Elly est coupable, intrinsèquement coupable, de « tromper » son fiancé lorsque celui-ci l’aime, d’aller en week-end avec des inconnus, de mentir à sa famille, d’être belle. En disparaissant, elle transfert sa culpabilité aux autres. Elle les accompagnera pour toujours. Ils seront coupables d’exister alors qu’elle est morte. Dans un cas la joie est dépouillée de sa substance, c’est le bâillement, l’inintérêt, l’inattention au beau. Dans l’autre la joie est interdite, en ruines comme la maison, viciée par le mensonge qui a permis, par effraction, d’y goûter.