Voyage en Italie

 

A la différence de la littérature, de la musique ou de la peinture, le langage cinématographique évolue. Les techniques de l’écriture, de la musique ou de la peinture sont les mêmes depuis des siècles, elles sont simplement utilisées différemment par les artistes des différentes époques. Au cinéma, le langage offre aux artistes des possibilités d’expression nouvelles et l’évolution technique a des incidences esthétiques. C’est en partie à cause de cela que certains films, chefs-d’œuvre de leur temps, vieillissent mal alors qu’une toile de Poussin, même si elle ne pourrait plus être peinte aujourd’hui, en un sens parce qu’elle a déjà été peinte, ne vieillit pas. Voyage en Italie est un contre-exemple de ce constat. Sorti en 1954, il est à la pointe de la modernité. Le film s’en tient à l’essence même, inaltérable, du langage cinématographique. Travellings avant et arrière, panoramiques, contre-plongées sont les vecteurs indémodables de l’émotion. Le scénario est lui aussi hypermoderne. Deux trames s’y enchevêtrent. La première est documentaire, sur Naples, le Vésuve, les îles, les musées, les routes barrées par des troupeaux de vaches. La deuxième est romanesque, portrait d’un couple dont l’amour se délite. L’émotion naît des correspondances entre ces deux niveaux. Le documentaire s’insinue dans la fiction qui s’inscrit elle-même dans les lieux comme dans un univers de signes qui sont autant d’incarnations de l’intériorité. Kate, femme jalouse, désespérée, cherche les traces d’un amant fantasmé dans les musées de la ville ; les femmes enceintes de Naples, très nombreuses, lui rappellent son désir de maternité ; dans la sublime scène des amants pétrifiés de Pompéi dont l’enlacement est éternisé par la lave du Vésuve et reproduit intact à des siècles d’intervalle, c’est son amour lui-même qui prend forme dans les choses, son âme qui est projeté dans un incommensurable tout, elle ne fait plus qu’une avec le monde. Ce qui est bouleversant, c’est la manière dont Rossellini fait jaillir l’émotion au cœur du réel documentaire. Dans les scènes des rues de Naples, quelque chose se passe toujours, comme une étincelle d’existence, comme un dérèglement lyrique. La rue devient source d’émotions. La scène finale du miracle, où le couple s’unit au sein de la foule adoratrice dans une procession de la vierge, est le paroxysme de ces événements externes que l’intériorité semble provoquer. Rossellini filme les êtres avec une maîtrise, une sorte de respect, d’un langage éphémère, celui du cinéma, confié à l’éternité.

 

Laisser un commentaire