J’avais beaucoup aimé Birth, coécrit avec le buñuelien Jean-Claude Carrière, et garde en mémoire sa superbe scène d’ouverture, la silhouette noire filmée de dos, courant dans un Central Park enneigé avant de s’effondrer brusquement, foudroyée. Under the skin est encore plus beau. Il semble avoir été filmé sous l’emprise d’une drogue lénifiante qui lui confère une élégance distante. Comme Birth, le film est scindé en deux. La première partie instille le mystère, la deuxième le lève progressivement. Dans les deux cas, c’est la première qui est la plus séduisante mais j’ai été moins déçu par la deuxième qu’avec Birth, grâce en particulier à des sublimes plans de plaines écossaises sur lesquelles s’enroulent de vaporeuses brumes, et une fin renversante de beauté. Désemparée, hagarde, extraterrestre, Scarlett Johansson erre parmi les humains qu’elle observe à distance, comme des phénomènes entomologiques, dans les rues d’Edinbourg et de ses lugubres banlieues, géographie étrange, peu filmée, accentuant le sentiment d’altérité. Elle attire des hommes un peu minables dans une maison de l’horreur où elle les livre à une cérémonie sidérante, dans laquelle la réalité est engloutie dans une totalité noire et visqueuse qui enfouit ses victimes, décomposées, réduites à leur enveloppe charnelle et transformées en un amas informe d’épiderme froissé. Ce cérémonial macabre, doux et terrifiant est rythmé par une musique obsédante. Vers le milieu du film, elle embarque un type au visage monstrueux, sorte d’homme éléphant dont la gueule défoncée l’incite à aller à la rencontre des humains, à rechercher les sensations que procurent la nature, les éléments, l’égarement dans une forêt suintante, et l’amour, un amour de conte poétique et misérable. Pendant ce temps, d’autres extraterrestres sillonnent les routes écossaises à moto et veillent vaguement sur elle, accomplissent ses actions, dans des plans de motos supersoniques fendant la nature aux couleurs grises de l’aube. A l’image du plan inaugural de Birth, c’est celui final et métaphysique de Under the skin qui me restera en mémoire, le travelling avant sur une torche enflammée qui avance, comme un corps qui titube avant de tomber, se désintégrer, partir en fumée.