White Bird, de Gregg Araki

Une adolescente rentre chez elle, en fin d’après-midi. La maison est plongée dans l’obscurité. Au salon, un corps massif est immobile, bien installé dans son fauteuil. « Ta mère a disparu », dit-il, sonné. 

La clé de l’énigme est dans cette scène. Elle prendra une ampleur inattendue lorsque l’on saura ce qui s’est passé au cours de cet après-midi californien.

Après Kaboom, Araki revient avec un nouveau film sur l’adolescence, moins psychédélique, plus mélancolique. Nous sommes à LA, dans une banlieue à la Lynch, mais apaisée, élégiaque, où l’étrange a perdu de son aura terrifiante, a désormais quelque chose de fantomatique.

Araki inverse les rapports générationnels, les adolescents sont normaux, leurs parents tarés. Kat, dix-sept ans, est une fille intelligente, bien dans sa peau, bien dans son corps, fière de ses seins qu’elle aime contempler dans la glace, les seins juste parfaits de Shailene Woodley sur lesquels, comme une main posée, tombe négligemment l’étoffe soyeuse de sa chevelure. Kat a un rapport décontracté au sexe ; le plaisir qu’elle a éprouvé une fois l’invite à la redécouverte avec une insistance brûlante ; elle séduit son voisin un peu débile, un flic de quarante ans qui n’est pas non plus une lumière – et cela ne verse jamais dans le sordide, cela ne lui fait jamais perdre sa belle innocence, son beau sourire. Elle incarne une sorte d’innocence sexuelle kundérienne. Ses deux amis, une black obèse et un gay caricatural, qui commentent en temps réel sa vie, sont eux aussi épanouis dans le trou perdu où pourtant ils étouffent mais auquel ils restent attachés comme à l’enfance. Autour de ces adolescents matures, les adultes sont désaxés. Des ombres. Les transfigurations pitoyables de rêves d’adolescent. Le père de Kat est une mauviette dans un corps baraqué de flic de série télé. Sa mère, une Bovary taraudée d’insatisfaction, se lamente sur une adolescence perdue, un âge d’or incarné par sa fille resplendissante qui lui renvoie l’image effroyable de flétrissure de sa propre beauté, de sa fanaison dans l’air fermé de la médiocrité. Son insatisfaction d’exister est telle qu’elle finit par se désagréger, se liquéfier en personnage de rêve qui hante le sommeil de sa fille et lui confie la résolution de l’énigme de sa propre disparition.

Tout cela baigne dans l’étrangeté, tout cela semble se produire dans un monde tangent au nôtre. L’action se déroule dans les années 1980 et l’absence d’iPhone, de connectivité, de réseaux sociaux fait planer une atmosphère dont on a peine à croire qu’elle a un jour existé. Les scènes sont filmées avec juste ce qu’il faut de décalage, dans des décors juste ce qu’il faut artificiels, pour rendre incertaine leur réalité. Sheryl Lee fait une apparition. Fantôme surgi d’un passé lointain, elle emprunte les traits d’une femme on ne peut plus normale jusqu’à ce que Kat découvre des boîtes de Prozac gravées à son nom.

Mais contrairement à Laura Palmer qui fut la victime expiatoire de la folie des adultes, Kat s’en sort. C’est une fille intelligente qui contrôle son destin, avance accompagnée par le triste fantôme d’une mère éthérée, cloîtrée dans les années cinquante, dans une condition féminine qui a fait souffrir tant d’héroïnes sirkiennes, mais dont elle sait, dans l’avion qui l’amène à Berkeley, qu’elle appartient à un temps révolu. Kat sait que l’avenir lui appartient, à elle.

Son père finit par se pendre, elle se retrouve seule, amputée de son enfance. Adulte.

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