Donner une entorse à quelqu’un, c’est lui faire du tort.
Une entorse, c’est aussi l’action de détourner ou contourner une règle, une loi, des principes, un dogme.
Je propose plutôt de parler ici des entorses de la cheville.
15 juillet 2014
Je suis à New York et il est six heures du matin. De la fenêtre de ma chambre d’hôtel, j’examine le ciel lourd, les avenues désertes que les poids lourds sillonnent, emportant à toute allure des cargaisons en provenance de l’enfer.
Je sors courir à Central Park sous des trombes de pluie. Je fais deux fois le tour du grand lac quand je tombe dans un trou caché sous une flaque d’eau. Titubant, hurlant de douleur par ce matin naissant et glauque, dans les ténèbres hésitantes, percées des plaintes de lointaines sirènes, le monde devient peur et confusion (je force un peu le trait…). J’attends quelques instants. J’imagine, j’espère qu’il ne s’agit que d’une douleur passagère, violente, oui, mais passagère. Je me remets à courir, je me dirai plus tard : « comme un con ».
Une fois à l’hôtel, ma cheville a gonflé et un hématome s’est formé. Je consulte fébrilement internet, recoupe les indices, œdème, hématome, « œuf de pigeon », les symptômes sont concordants : il s’agit d’une entorse. La banalité du terme ne me fait pas suspecter les quatre à six semaines de guérison sur lesquelles tout le monde s’accorde. Les « merde », « fuck », « bordel de putain de merde » se bousculent dans mon esprit embrouillé. Pour autant, je ne prends aucune précaution. Je cours une ou deux fois dans les semaines qui suivent, sillonne aéroports et gares, et cela ne fait qu’aggraver mon cas. Je finis par consulter un médecin qui me prescrit des séances de rééducation.
Je développe une curieuse addiction aux séances chez Marion, la kiné. Non seulement elles soulagent ma cheville, me rapprochant du moment où je pourrai enfin courir, mais elles me procurent un sentiment indéfini de paix. Je me rappelle ce film avec Jean-Paul Darroussin où ce dernier était à la fois psychanalyste et kiné, prenant en charge l’ensemble, le corps et l’esprit, et les liens mystérieux qui les unissent. En traitant ma cheville, la kiné semble atteindre, par un réseau insoupçonné de synapses et de neurones, des zones enfouies de mon cerveau. Mens sana in corpore sano.
D’après mon application Run Keeper, ce n’est qu’en septembre 2014 que je reprends la course.
Depuis, ma performance s’est nettement améliorée. Je cours désormais à une vitesse proche de 13 Km/h pendant 1h15 sur environ 15 Km. En bout de course, il m’arrive de constater l’état de complet bien-être physique dans lequel flotte mon organisme ; je ne ressens aucune fatigue, les foulées sont régulières, la respiration synchrone : je suis bien. Surtout quand le vent me rafraîchit, que les endorphines commencent à m’enivrer, me faisant éprouver cette euphorie diffuse et durable qui est la récompense de l’effort. Surtout aussi quand, de manière inattendue, en vertu de ces connexions mystérieuses entre le corps et l’esprit, l’espace d’un éclair, une idée brillante jaillit dans mon cerveau.
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27 juin 2015
La journée est splendide. Partout, on parle du réchauffement climatique. Les scientifiques se relaient pour prédire la fin du monde dans des feux caniculaires. En attendant, l’été est là, chaud et beau. J’anticipe les vacances, les parcours en bord de mer à Saint-Jean de Luz, sur l’île de Barthelasse à Avignon, sur les rives du fleuve Charles à Boston ou le long des dunes à Cape Code. Pourtant, je me sens moins bien que d’habitude. Ma vitesse, que la voix de Run Keeper me rappelle toutes les cinq minutes, est en deçà de la moyenne des derniers jours. J’ai beau accélérer, la voix refuse de me concéder une meilleure performance. Une fatigue inexplicable ralentit ma course et j’ai hâte d’en finir.
Après quelques tours du Champ de Mars, j’emprunte les berges de la Seine. Juste avant le tunnel du pont des Invalides, aux trois-quarts de la course, je ne sais plus exactement ce qui se passe… Je me rappelle confusément avoir dépassé un coureur, accéléré le pas et fait un bond en avant. Ce qui est très clair et vivace dans mon souvenir en revanche, c’est que j’atterris dans un trou en me tordant la cheville, et je hurle de douleur et de la conscience cette fois-ci immédiate de mon malheur. Un coureur s’arrête pour m’aider, je lui fais signe que ça va, ça va. Je sais, pourtant, que ça ne va pas. Je sais pourtant, c’est indiscutable, que c’est une entorse. Au même pied que l’année dernière. La cheville a déjà gonflé. Comme si, profondément, elle n’était pas guérie et attendait cet incident, à cette date anniversaire, pour me punir. Ma colère s’extériorise dans un seul mot, « Fuck », qui, surtout lorsqu’on accentue le « f » (« ffffffffff »), provoque, faute de mieux, un défoulement cathartique.
Malgré ma colère, je prends la résolution de faire les choses correctement et d’appliquer scrupuleusement le protocole GREC : Glace, Repos, Elévation, Compression. Elévation du pied et achat d’une attelle. Je glace abondamment. Annule toutes mes activités du week-end, l’un des plus chargés de l’année pourtant, avec la fête de l’école, des défilés, des pièces de théâtre, des dîners.
Deux jours plus tard, un lundi, la douleur s’est calmée. Mais tout espoir de rétablissement prématuré est écarté. Je sais qu’une entorse ne peut guérir en moins de quatre à six semaines, plus même pour les plus sévères ou quand les précautions n’ont pas été prises. Je sais qu’il faut trois semaines pour cicatriser 70% des ligaments et trois autres pour les 30% restants.
Et en effet, après un déplacement que j’étais obligé d’effectuer, la cheville gonfle à nouveau, constellée de formes irrégulières bleuâtres. J’annule mes voyages à Saint-Jean et à Avignon. J’y allais pour voir Richard III et n’avais de toute façon pas trouvé de place, ma déception n’est pas grande. Sauf que le lendemain, je reçois une réponse positive à l’annonce de recherche de billets que j’avais mise sur leboncoin.fr.
Le pied levé au-dessus de la hanche, ou du cœur quand je suis allongé, je consulte internet au point de devenir expert en entorses. Comme toujours en médecine, les préconisations ne sont pas cohérentes et les injonctions sont contradictoires. Certains recommandent la glace juste au début, d’autres prétendent qu’elle peut aussi servir plus tard s’il y a un œdème, le froid rétrécissant les vaisseaux capillaires et permettant au sang de couler plus vite. Personne ne vous dit exactement combien de temps il faut mettre une attelle (mon évaluation : deux à trois semaines). En empêchant les mouvements latéraux, l’attelle a pour objectif d’éviter une récidive dans les jours qui suivent, quand la cheville est encore vulnérable. En revanche, la compression fait se promener les hématomes. Ceux de la cheville se retrouvent près des orteils, au niveau du tibia, par des dérives imprévisibles de sang coagulé. Au début, j’utilise des béquilles pour ne pas mettre de pression sur la cheville. Mais j’apprends qu’il convient de la mobiliser assez vite (trois jours). Il ne faut pas ne pas marcher, pour ne pas raidir le pied.
Je suis en manque d’endorphines. Deviens irascible.
Sur France 5, un médecin préconise de ne pas arrêter le sport. Il faut éviter les mouvements latéraux, mais on peut faire de la musculation de la partie supérieure du corps et surtout du vélo – pas de natation, selon lui, les mouvements y sont latéraux. Le temps de guérir, je décide de m’abonner à une salle de sport.
Je déteste les salles de sport. Les mecs gonflés, les exercices répétitifs et bêtifiants, l’œil rivé sur un clip de Selena Gomez se tortillant de plaisir. Il me faut une salle haut de gamme, un beau cadre, un truc cher, fréquenté par de jolies filles. Mes recherches m’amènent à envisager Klay, mais ils se la pètent, me mettent sur une liste d’attente de six semaines – sauf si je suis une fille. Solution de repli, L’usine de l’Opéra. Scarlett Johansson serait membre. Ce serait un haut lieu de la drague gay. La réalité est moins glamour, beaucoup de clients sont des vieux qui tentent de ralentir les effets de l’âge en accélérant les foulées sur leur vélo elliptique. Je ferme les yeux, rêve que je suis au jardin du Luxembourg. Et pédale.
La réaction des gens est variable. Il y a ceux qui vous examinent d’un air contrit, vous prédisent une guérison très longue, ou plutôt non, vous assurent qu’on ne guérit jamais, vraiment, d’une entorse. Ceux qui font des plaisanteries pas drôles à vos dépens dont eux-mêmes, en revanche, rient beaucoup. Ce sont les mêmes qui se moquent en général des vieux, des pauvres et des moches. Il y a ceux enfin que je remercie qui montrent de l’empathie, vous donnent des conseils de bon sens et prennent de vos nouvelles. De l’empathie bien dosée, simple.
Mon médecin traitant est condescendant à l’égard de mes entorses. Armé d’une moue ironique, il prétend que ce n’est pas « bien méchant tout ça », me rappelle quand même ce qu’il m’a toujours dit, la course c’est dangereux. Il semble en tirer une certaine fierté, comme si mes déboires lui donnaient rétrospectivement raison et qu’au fond je les méritais. Il me pose des questions sur moi, ma famille, mon travail, la crise en Grèce, les prix de l’immobilier, les taux d’intérêt (mon pronostic sur leur augmentation éventuelle), la stratégie de Mario Draghi. Peut-être une déformation professionnelle, le fait qu’il passe son temps à traiter les personnes âgées du quartier qui, plus que d’un médecin, ont besoin d’une oreille attentive. Ou alors la solitude, le besoin de s’évader d’une journée de maladies répétitives. Je lui demande une ordonnance pour des séances de rééducation. Il lève les yeux au ciel, « une kiné, ça sert pas à grand-chose franchement, mais bon si vous y tenez… ».
Dans le troisième chapitre du Journal intime, son beau film de 1997, Nanni Moretti raconte son cancer de la peau. Il relate ses visites chez le médecin, décrit sa maladie et en passant fait quelques réflexions sur la vie et la mort. J’en tire deux leçons.
La première leçon : il faut raconter son expérience comme il le fait.
La deuxième : combien il doit être difficile de vivre au quotidien et sur la durée avec une maladie grave. J’en ai un avant-goût édulcoré et éphémère avec mon entorse de rien du tout, mais cet avant-goût, cette sorte d’avertissement, me fait ressentir le désespoir que l’on doit éprouver quand la maladie est grave et les perspectives de guérison incertaines. L’intelligence humaine n’est pas à la hauteur du fonctionnement de notre corps. Son comportement est imprévisible, autonome, affranchi de toute règle. La douleur physique s’accompagne de celle morale d’une perte de maîtrise sur son destin. Notre propre corps nous « trahit, ne dépend plus de nous », comme disait Epictète. Cela en première approche. Plus profondément, si je devais paraphraser la « grande santé » de Nietzsche, la maladie est une expérience qui révèle le rôle décisif du strict corps, qui n’est plus le vulgaire contenant d’une âme. « De cet isolement maladif, du désert de ces années de tâtonnements, le chemin est encore plus long jusqu’à cette certitude prodigieuse, cette santé débordante qui se plaît à recourir à la maladie elle-même, moyen et hameçon de la connaissance. » La maladie intensifie l’expérience de la vie et révèle par leur manque l’importance de ces « choses mineures », « alimentation, lieu, climat, délassements, toute la casuistique de l’égoïsme. » « Le fait d’être malade peut être un stimulant énergique de la vie, du « plus-vivre » ».
L’Europe trouve enfin un accord sur la Grèce. Peut-être devrais-je appeler mon médecin pour lui en parler. C’est en Grèce, sur l’île de Lefkas, que je souffrais de mon entorse l’année dernière.
Le 14 juillet, j’assiste au défilé sur l’écran d’un vélo à L’Usine en pédalant comme un forcené. Le premier ministre Manuel Valls décrit la grandeur de la France. J’observe dans ses expressions le mélange savamment dosé de fierté et d’inquiétude, d’autorité et d’empathie. Nous sommes au lendemain de l’accord sur la Grèce et les négociations sur le nucléaire iranien ont elles aussi abouti. Les caméras survolent l’avenue des Champs-Elysées et je découvre une beauté à laquelle, travaillant près de l’Etoile, je ne faisais plus attention, comme celle, inattendue, d’une femme que l’on côtoie tous les jours, mais qui est soudain révélée à la faveur d’un maquillage, d’une nouvelle coupe de cheveux, de quelque chose de différent, de mineur mais qui change tout. J’éprouve un sentiment étrange. Un frisson comme accentué par le pédalage. Et m’entends dire : « je suis français ». A aucun moment peut-être, depuis ma naturalisation, je ne m’étais arrêté sur ce constat : celui d’être français. Par choix, par persévérance, pas par le hasard de la naissance. Merde, je fais officiellement partie d’un putain de grand pays ! Je me suis toujours défini comme « citoyen du monde », aimant dans le concept de pays la possibilité d’en changer, dans celui de frontières la possibilité d’en franchir, dans celui de culture la possibilité d’en embrasser de nouvelles. J’ai oublié la notion d’appartenance qui se présente ainsi à moi, ce matin, à l’improviste, sur un vélo, à L’Usine de l’Opéra.
Le soir, habitant près de la Tour Eiffel, je fuis le quartier et la foule du feu d’artifice en me réfugiant loin, très loin, dans le Marais. Après un dîner dans la cour de l’école de danse de Paris, je décide de prendre le risque de rentrer à pied. Dès la rue de Rivoli, je fais face à une foule immense qui se disperse dans tous les sens, mais toujours contre moi. La ville semble envahie par le congrès mondial des gens mal habillés, on comprend alors que des empires aient été bâtis sur la propagation de la laideur globale et généralisée. Prises dans cette tourmente piétonne, les voitures sont saisies de panique, je surprends des expressions de haine sur les visages d’automobilistes bloqués au milieu de la foule, place de la Concorde. Certains n’hésitent pas à avancer, quitte à écraser des piétons, ou justement pour écraser des piétons. Sur les bancs, des couples d’amoureux s’embrassent, des clochards KO roupillent, des comédiens dépressifs ânonnent un texte imaginaire. Un sentiment de solitude bienheureuse m’étreint dans les jardins des Champs-Elysées. Mais la clameur continue de me parvenir de l’avenue, visible et menaçante entre les branches des arbres. Les Invalides sont chaotiques. La foule soldatesque terrifiante, dont l’uniforme est un bermuda bouffi de poches (un pantacourt pour les plus redoutables) sous un tee-shirt informe à l’effigie de marques aux initiales ésotériques (un débardeur permettant d’exhiber des bras poilus pour les plus téméraires), progresse, prête à piétiner l’ennemi sous des sandales ensablées, des tongs compensés, des baskets aux fluorescences compliquées et des chaussures hybrides, croisements indéfinis entre crocks, Birkenstock et bottes de randonnée. J’ai l’impression de lutter contre cette foule, ces milliers de pieds, la mienne, fatiguée, engoncée dans l’attelle Aircast. Mais il est trop tard, il faut continuer d’avancer. A mesure que je m’approche de chez moi, la foule se disperse, devient de moins en moins dense, de moins en moins terrifiante. Le Champ de Mars déserté est tout à coup anormalement paisible.
Le lendemain, je suis invité à l’un de ces dîners où des commensaux réunis par des hôtes délicieux partagent leurs lectures, étalent leur culture puis, à mesure que la soirée avance, que le vin exquis du Piémont désentrave le cerveau et en fait tomber les dernières défenses, que l’affectation cède la place à la sincérité involontaire, la superbe mondaine de l’apéritif cède la place à la lassitude du dessert, parlent d’eux-mêmes, se révèlent dans des aveux d’intimité que le début de soirée, où le souci de représentation était à son apogée, ne laissait en aucun cas présager. Alors, on ne parle plus du dernier livre à la mode, de la meilleure série américaine de tous les temps (Breaking bad, by the way), de l’Apple Watch ou du déclin de la presse française, alors on évoque des souvenirs d’enfance, on raconte des rêves, on analyse ses propres sentiments. Quand, à mon tour, je partage mon épiphanie patriotique de la veille, le silence se fait. Un rien grave. Un rien gêné. Les regards se tournent vers moi, un rien interrogateurs. Malgré la sincérité certifiée par le vin, on se demande si c’est de l’ironie, s’il faut en rire en signe d’appréciation, s’il faut s’en moquer en signe de reconnaissance de la ringardise.
Quand Dieu a créé l’homme, il a bâclé deux trois trucs. Sans doute pressé par le temps, il a opté pour des solutions de facilité. Il a été particulièrement faiblard sur les articulations, le genou, la cheville, le talon d’Achille, le coude. Franchement, quand on voit le niveau abyssal de complexité du cerveau, dont après des millénaires d’existence l’homme n’a jamais réussi ne serait-ce qu’à très grossièrement reproduire ne serait-ce qu’une partie infinitésimale du fonctionnement, il aurait pu s’appliquer un peu pour le genou et la cheville. Il a mal réparti son temps. Il a câblé deux trois ligaments sommaires, probablement au sixième jour, last minute. Il ne faut pas dès lors s’étonner des élongations, déchirures et ruptures de ces ligaments torchés (par niveau de gravité, mon entorse est une élongation).
Run Keeper m’envoie des injonctions d’aller courir. « Allez, il suffit de franchir la porte ! », « Alors, n’est-ce pas un temps idéal pour courir ? ». De plus en plus pressantes et paniques, elles me rappellent le nombre de jours sans exercice. J’ai l’impression que mon corps est sous la menace imminente d’une décomposition.
Lorsqu’elle me voit arriver, Marion a l’impression de revivre les mêmes événements que l’année dernière, comme dans une réincarnation ou un éternel retour. Elle rentre de voyage de noces au Madagascar. Pendant qu’elle traite ma cheville, elle me parle de cette île, ses montagnes, falaises, plages et routes interminables. Ma cheville est plus souple cette fois-ci… Mes précautions ont payé… Entre mes deux expériences de l’éternel retour, j’ai progressé, je me suis amélioré… Elle a fait trente heures de taxi-brousse pour rejoindre le sud de l’île… Il y avait une grève d’un mois des transports aériens… Je vais guérir assez vite, pas d’inquiétude… C’était une colonie française jusqu’en 1975, je le savais ? Un pays dont les ressortissants ont des noms très longs, c’est douloureux quand elle fait ça ? Par exemple, le président s’appelle Rajaonarimampianina… Les Malgaches sont pauvres mais tout ce qui touche au tourisme est cher… Elle décrit son rapport à l’argent, la culpabilité que procure le plaisir onéreux, le fait de « claquer son fric », en l’occurrence même pas son fric, celui des amis qui ont fait des cadeaux de mariage… A mon avis, s’agit-il de cette culpabilité catholique censée expliquer le rapport complexe des Français à l’argent ?
Après plusieurs séances de rééducation proprioceptive – essentielle pour le renforcement des muscles qui tiennent la cheville – celle-ci va mieux. Lentement, les ligaments cicatrisent. Les mouvements deviennent plus fluides. L’équilibre se rétablit. L’œdème, lui, met plus de temps à disparaître, les vaisseaux traumatisés devant retrouver leur fonctionnement normal.
A l’heure où j’écris ces lignes, quatre semaines ont passé. C’est le premier jalon d’une guérison qui en prend six. Marion m’a dit que je pouvais reprendre la course, en trottinant, pendant dix ou quinze minutes pour commencer. Comme si je réapprenais à courir.
J’ajoute ce paragraphe le 14 août, presque six semaines après l’incident. J’ai décidé de franchir le pas. Je me réveille de bonne heure. Tout le monde dort dans la chambre d’hôtel que nous avons louée à Nantucket, une petite île au large de Cape Code, en Nouvelle Angleterre, l’île où est né Arthur Gordon Pym, le héros de Poe, fils d’un capitaine de baleiniers, l’île de départ de Moby Dick. Je m’éclipse à pas de loup. Dans la rue déserte, je respire profondément. Me lance.
Peu à peu, les plaisirs de la course me reviennent. Je reconnais ce rythme particulier de battement du cœur. A mesure que je m’éloigne du centre-ville, les voitures se font rares et leur absence bienfaitrice révèle les bruits de la nature. Je surprends une biche pensive et étonnée au sommet d’une colline que je monte sans problème. Je croise des coureurs qui me font signe en vertu d’une solidarité tacite. J’en ai toujours rêvé : mon but est de rejoindre la mer. La plage de Dionis que nous avons visitée la veille. Un chemin de sable mouillé y mène, bordé de poteaux en bois. La plage déserte s’offre à moi. Splendide sous les feux du soleil levant. La mer est un lac frôlé de délicates rides. Seul, face à l’immensité de l’océan apaisé. Mais un rien menaçant dans sa profondeur insondable. Je marche dans l’eau, j’ai pied longtemps, puis m’y plonge. Une sensation intense de plaisir s’empare de moi que je me surprends à qualifier de communion « suprême » avec la nature et tous ses éléments révérés, le vent, l’eau, le soleil, le ciel. La température de l’eau est idéale, procurant une fraîcheur enivrante après l’effort. J’ai l’impression de faire un avec l’eau charnelle. Bercé par le doux clapotis des mouvements du crawl.
Je me rhabille et rentre à l’hôtel en courant de plus en plus vite tandis que le soleil de plus en plus haut sèche l’eau salée sur ma peau.
Après une longue période de privation et d’impuissance, j’éprouve enfin « le tressaillement de joie des forces récupérées. »
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Novembre 2016.
Voyage annuel à Barcelone. A sept heures du matin, de la baie vitrée du W, j’observe l’éclaircissement du ciel, le mouvement des vagues et la ponctuation sur elles des surfers. Depuis la veille, j’attends cette heure.
Je sors. Le cadre est idyllique. Le soleil se lève à ma droite dans un tableau de toute beauté sur lequel je fixe mon regard, longuement, béat d’admiration ; l’instant suivant, je rate une marche, tombe, me fais mal, victime de la contemplation du cosmos.
Les promeneurs sur la plage, les policiers en patrouille, les autres coureurs, une fille qui médite : personne ne réagit. Comme si j’évoluais dans une autre dimension, invisible.
Je passe la journée immobilisé dans la chambre d’hôtel, nargué par la vue resplendissante sur la plage dorée. Je rentre dans un tunnel de six semaines sans sport et sans endorphines.
Retour chez mon médecin. Il a le même sourire ironique que l’année dernière. Se fait violence pour ne pas pouffer de rire. Il me regarde d’un air condescendant et, en articulant, lâche le mot clé : « patience ». Constatant ma déception, tout en griffonnant l’ordonnance, il me jette un regard en coin et constate : « vous aimez bien courir vous, hein ? ».
En m’accompagnant vers la porte, il ajoute : « mais arrêtez de courir sur des plages. »
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26 janvier 2022
Des années plus tard, le 26 janvier 2022, je télétravaille à la campagne. Pendant ce mois de janvier le virus omicron, un variant du Covid, frappe la France de plein fouet, avec plus de cinq cent mille cas par jour alors que deux mois plus tôt il n’y en avait que quelques milliers à peine. Le gouvernement impose trois jours de télétravail par semaine et, souvent, pendant ces jours, je me réfugie à la campagne. Ce mercredi matin, je sors courir et à peine quinze minutes dans la course, je me foule la cheville dans une crevasse d’un chemin de campagne. La douleur n’est pas insoutenable et je prie que cela ne soit pas une entorse. Il s’agit de la cheville droite – je m’en veux d’avoir oublié de quelle cheville il s’agissait pour les précédentes entorses, probablement la même. Après quelques pas, je ne sens pas de douleur et comme d’habitude, je continue ma course pendant une heure. Le jour même je n’arrive plus à marcher, la cheville gonfle mais d’un seul côté, pas autant que d’habitude, et pas de couleur bleue. J’arrête la course. Quelques jours plus tard, le mardi 1er février, devant l’insistance de ma pharmacie, je mets une attelle, au moins pour deux semaines sinon trois. Le plan est de reprendre la course normalement la semaine du 7 mars, ce qui aura laissé le temps de pleinement cicatriser. Je prends mon premier rendez-vous kiné le 18 février, Coralie, avenue Kléber, une kiné dynamique spécialiste du sport qui me fait faire quelques mouvements et décrète que ce n’est pas bien méchant.
Epictète m’a beaucoup aidé à affronter cette nouvelle entorse et les semaines sans course qui s’ensuivirent. Cela le philosophe stoïcien, il faut distinguer ce qui dépend de nous de ce qui n’en dépend pas. Une fois que j’en souffrais, je ne pouvais rien faire. Ce qui dépendais de moi, c’est la manière de vivre la déconvenue, le mieux possible, en faisant d’autres sports, en restant positif. Et cette attitude créa un cercle vertueux car j’étais heureux de ma réaction philosophique, ce qui ne fit qu’augmenter mon bonheur et me rendit d’autant plus que je devenais philosophe.
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Samedi 7 octobre 2023
Le samedi 7 octobre 2023, nous sommes à Fontainebleau pour les 20 ans de l’INSEAD. C’est une superbe journée, je suis rentré tard la veille d’une fête à Avon, et j’ai beaucoup bu. Je me réveille à neuf heures et je suis fatigué, c’est souvent un risque d’entorse la fatigue. Je me lance vers la forêt et au niveau de la réception de l’école, de nouveau une douloureuse entorse qui me fait crier de haine et de dépit. Heureusement, je ne suis pas très loin et je rentre à pied. Je suis désespéré car j’ai plusieurs voyages de prévu, je ne vais pas pouvoir courir à Central park sans doute, en plus de la déprime que l’absence de course occasionne. Là encore la douleur n’est pas importante à la cheville droite qui est encore une fois celle qui est blessée. Je vais à l’INSEAD et à la fête le soir même. Le dimanche, la douleur est tout à fait soutenable. Je vérifie sur Runkeeper et l’année dernière, j’ai eu l’entorse le 26 janvier j’ai repris la course le 19 mars, soit 7 semaines, dont une au ski en fait. Je remarque aussi que j’ai sans doute pris un kilo l’année dernière mais pas plus et le sport gymnastique m’a aidé aussi. Le dimanche je mets l’attelle, ça fait du bien.
Le dimanche 8 octobre, je n’éprouve de douleur aiguë et arrive à marche. Le gonflement n’est pas excessif et il n’est pas bleu. Une fois à Paris, je mets l’attelle qui me fait du bien. J’ai l’idée de faire du soul cycle pour les endorphines. Je m’exécute avec une première séance le lundi 9 octobre à 19h30 qui se passe bien, avec un autre garçon et des dizaines de filles. Le mardi 10 octobre, pratiquement plus de douleur et j’arrive à marcher normalement avec l’attelle. Je vais faire une nouvelle séance le mercredi matin.
Le mercredi 11 octobre, je vais à Bruxelles pour la présentation Artal qui se passe bien. Le premier soir, pour le dîner à Clairefontaine à Luxembourg, je vais à pied avec l’attelle. Le lendemain, je porte les Church, et sans attelle donc. J’arrive à faire toute la présentation debout. Par contre, j’ai des douleurs quand je descends les escaliers bizarrement, et parfois dans les mouvements latéraux. Le vendredi 13, même chose. Je suis dans une superbe suite dans le Mix de Bruxelles et quand je fais le sport, ça va en fait, mais je sens dans la jambe droite une certaine lourdeur. Je suis euphorique car j’ai terminé la putain de présentation. Par contre, le samedi à Paris, je suis down again dans l’appartement sombre alors que le ciel est bleu dehors. C’est hyper déprimant. Bref. Avec l’attelle je n’ai pas mal. Je continue de faire du soul cycling, qui m’aide un peu. Le samedi matin, j’ai fait à celui de Sèvres qui est pas mal, tout neuf. Le dimanche matin à La Boétie avec Sliman qui est exceptionnel, et c’était une séance top et j’étais de bonne humeur car je préparais ma valise, même si elle est énorme.
Nous sommes maintenant le dimanche 22 octobre. J’écris dans un train qui m’amène de Grand Central à Greenwich où j’ai un déjeuner. J’ai toujours mon attelle (deux à trois semaines, ça fait deux semaines). Peut-être puis-je garder trois semaines pour guérir plus vite. Je n’ai plus sauf rarement des douleurs et pourtant hier à NYC, j’ai marché très longtemps. J’ai fait du soul cycle hier, samedi, et ce matin. Je pense aussi en faire demain lundi tôt. Quand je fais du vélo, je ne sens rien dans ma cheville. Pour aller du soul cycle au Blue Bottle café, j’ai fait du jogging avec la bande, et c’était okay. Peut-être tenterais-je de faire une sortie à Central Park samedi ou dimanche prochain au bout de trois semaine, pour profiter de ma présence ici, on verra.
Une semaine est passée. Nous sommes le dimanche 29 octobre 2023. Nous sommes de retour à Paris après deux semaines de voyage aux Etats-Unis puis au Liban pour le décès de mon père. J’écris dans la cuisine du 7 rue Dupont des Loges. Ce matin, pour la première fois depuis l’incident, donc trois semaine plus tard, j’ai couru pendant une heure et sept minutes – peut être un peu trop – mais lentement, à la fois à cause de ma blessure et parce que je suis méchamment jet lagged et me sens endormi, surtout le matin. Ce n’était pas une sortie facile car il pleuvait averse et je n’étais pas en grande forme. Je n’éprouve pas de douleur suite à cette sortie mais une lourdeur à la cheville ainsi que des douleurs intempestives quand j’effectue certains mouvements latéraux que j’aurais du mal à décrire.
Le lendemain, au bureau, je ne ressens rien sauf un contact bizarre avec les chaussures Tods montrant peut-être que le gonflement n’est pas parti. En revanche, j’ai pu faire mon sport tout à fait normalement.
J’écris maintenant le 23 novembre 2023, soit 6 semaines et quatre jours après l’entorse. Hier, je suis sorti courir à midi au bois de Boulogne sous une lumière de dingue, et je pense avoir retrouvé tous mes moyens. Aucune sensation bizarre sauf de temps et temps une légère douleur encore quand il y a des irrégularités sur le parcours. Ma course s’est considérablement ralenti. J’arrive à faire du 11.4 km/h alors que j’avais atteint le 12 Km/h. Au début de la course, je tire quand même la langue, cela va mieux après l’échauffement.
J’essaie de faire des exercices de proprioception sur la cheville droite qui connaît des entorses à répétition afin de les éviter au maximum.
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Jeudi 2 avril 2026
Je me suis réveillé tôt, j’avais très mal dormi. J’ai quand même fait mon 7 minutes et je suis ensuite sorti courir avant la levée du jour. Sur l’avenue Bosquet, un trottoir et je me foule cheville. Malgré la déception, je décide de rentrer tout de suite et de ne prend aucun risque. Je mets immédiatement la glace. Je sors du placard l’attirail de l’entorse, l’attelle, la chaussette de contention, je les porte.
J’ai l’espoir ténu que cela se passera mieux que prévu cette fois. La douleur n’est pas intense. Mais je sais que cela ne se passe jamais mieux que prévu avec une entorse.
Et en réalité, pour une fois, si. Je garde l’attelle deux jours, mais dès le samedi, je cours à la campagne. Je ne suis pas à 100% mais ça va. Je cours aussi dimanche et c’est nettement mieux. Je fais de longues marches. La cheville n’est pas gonflée.
Le mardi suivant, je cours à Paris sans problème.
Je ne sais pas si ce sont mes réactions qui ont été les bonnes, ou alors l’entorse était légère. Mais je suis vraiment rassuré.
En parallèle, une nouvelle guerre fait rage depuis un mois entre Trump et l’Iran, avec son flot de nouvelles immondes tous les jours. Et le 8 avril, les deux pays signent un cessez-le-feu qui laisse espérer la fin des hostilités. J’ai cette curieuse voire ridicule sensation d’une imbrication entre la géopolitique du monde et mes entorse, comme si cette dernière était le syndrôme minuscule de la première.