Tournée des jardins

Je prépare le marathon de Paris ; comme il fallait aligner les kilomètres pour ma sortie longue du dimanche, j’en ai profité pour faire le tour des jardins de la ville.

Prologue : Berlin, mercredi. 6h45.

Nous courons au Tiergarten, grand parc au cœur de la ville, grand parc triste, en tout cas par ce matin d’hiver gris. Le directeur de l’hôtel nous guide, un marathonien rompu à l’exercice ; Boston, Chicago, Berlin, Londres, Tokyo, il les a fait tous… Tokyo il y a deux semaines en 2 heures 44. Efficace. Au parc, rien à signaler ; comme dirait Michael Moore, fun facts : none.

Quelques jours plus tard, ma sortie longue de trois heures à Paris me réservera, elle, quelques surprises. Il ne s’agira pas de l’Odyssée d’Ulysse, mais je relèverai quand même quelques détails ridant imperceptiblement la surface de la normalité.

C’est cette sortie longue que je vais décrire.

Je commence ma course au bois de Boulogne sous un ciel livide, triste, blanc. Les jambes sont lourdes d’un sommeil écourté. Certains jours, la lumière peut être magnifique ici, pas ce dimanche. Mais les pins, les lacs inférieurs et supérieurs gardent le souvenir mélancolique de la lumière qui les dore. La ville s’immisce de toutes parts dans le bois, menaçante, et fait du bruit. Près de l’hippodrome, le vent tape fort et le torrent assourdissant des voitures du boulevard périphérique se fracasse sur la chaussée mouillée.

Comme une fête au milieu de la nuit dans une forêt perdue, une sono au loin, puis de plus en plus près, diffuse des chansons, des complaintes désespérées. Je croise des couples épars qui courent attachés par la main suivis d’un ballon rose en forme de cœur accroché à leur short. Leur air sinistre contraste avec l’intention : c’est une course qui célèbre le Love sponsorisé par Morgan. Certains coureurs sont déguisés (exemple : tutus roses) et néanmoins tristes. Ça fait très « souffrance du couple moderne, une installation vivante de Houellebecq ».

Je me dirige ensuite vers les quais rive droite et emprunte pour cela une allée du Jardin des Tuileries. Bien que plus touristiques et avec moins de perspectives que le Luxembourg, les Tuileries sont très belles. Je note en passant une vue panoramique sublime sur le musée d’Orsay ; m’en séparent des statues, des fontaines, des bosquets, toute une architecture végétale animée de vie matinale.

Après les quais rive droite que je découvre aménagés, déjà investis par les familles respirant la joie de vivre, je passe rive gauche en empruntant le Pont de Sully, puis gagne une esplanade en rive de Seine – pendant un instant, j’ai l’impression de plonger dans le fleuve – puis remonte et pénètre dans le Jardin des Plantes. Je suis dans la deuxième heure de la course, celle où l’on plane, euphorique, le corps trichant et dissimulant les douleurs. Chaque parc est un instantané démographique ; tous Parisiens et tous différents ; comme si je faisais de petits voyages entre les couches sociales et de verdure, rencontrant des micro-populations du cru avec leurs mœurs indigènes. Au Jardin des Plantes, une parisienne blonde discute avec une femme voilée en surveillant les enfants ; ça, tu ne le verras pas au bois. Ce coin du cinquième, Monge, les arènes de Lutèce, la mosquée, dominés par Normale Sup et Henri IV, le Panthéon, a quelque chose de particulier, d’altier et de détendu à la fois, d’exclusif et de jamais souligné, d’enraciné et d’ouvert. Le Jardin des Plantes lui-même, avec sa ménagerie, ses serres tropicales humides, ses bâtiments inquiétants qu’on imagine illuminés par des éclairs terribles, ses papillons, ses dinosaures, ses cèdres du Liban et autres arbres remarquables, ses platanes torturés, ses laboratoires artisanaux, son belvédère, autant de pièces rapportées de périples lointains, de livres reliés, de films de Lang et Spielberg, invite à la rêverie aventureuse.

Rue Soufflot puis je me retrouve au Luxembourg pour ma prochaine étape. « Et quel est ton parc préféré ? » me demandera ma fille quand je lui raconterai mon sinueux parcours. « Le Luxembourg sans conteste ». Elle acquiescera. C’est le drame des ados en 2017 : ils sont en phase avec leurs parents. A l’école, on lui a demandé de choisir trois lieux qu’elle aime à Paris, elle a cité le Luxembourg, la fondation Vuitton et Beaugrenelle (pour les cinémas) ; tu parles de rébellion. Ce matin, comme tous les matins, le Luxembourg est magnifique. D’une grande classe. Tu n’es plus dans un livre de Jules Verne comme dans le Jardin des Plantes, conquis par une poésie technique émaillée de noms latins, tu te retrouves en littérature classique, beauté des perspectives, élégance des sculptures, perfection des pelouses. Les militaires munis de redoutables armes automatiques ont l’air relax en arpentant l’Orangerie ; ce n’est pas parmi les habitués des lieux que tu trouveras des masses de terroristes radicalisés.

Rue Bonaparte, les quais et les berges rive gauche, qui font un peu 2015 par contraste à la rive flambant neuve d’en face. Je m’approche de la troisième heure de course, je ne sens plus rien, somnambulique, quand j’accoste le Champ de Mars. Comme le bois et contrairement aux autres jardins visités, le Champ est ouvert : pas de grilles, pas de portails. J’aime la liberté qu’il offre. Cela dit, les portails ont ceci de beau qu’ils délimitent un espace à part, presque autarcique, un territoire, une île avec ses lois propres, dans lequel on pénètre cérémonieusement, comme dans un domaine privé. Le Champ de Mars est trop ouvert à la ville qui l’empiète de toute part, en viole l’autonomie.

Dans ma dernière ligne droite jalonnée de corps de touristes contorsionnés dans des pauses complexes devant la Tour Eiffel, loin de l’environnement protégé et exclusif du Jardin des Plantes et du Luxembourg, je suis propulsé dans la foire de la Tour Eiffel. Bigarrée et armée la foire : pousse-pousse et tuk-tuk armés de sonos grésillant des comptines pop métalliques ; militaires armés jusqu’aux dents (remarque pour quand je me relirai en 2027 : en 2017, le terrorisme frappait la France, d’où cette présence étrange et insistante de militaires en plein Paris) ; escouades alertes de Roumaines armées de fausses pétitions ; touristes ébahis armés de perches à selfie ; joggeurs du coin armés d’une expression de dégoût et d’effort ; bonneteurs interlopes armés de billets de cent balles ; clochards au bout du rouleau armés de bière ; vendeurs à la sauvette armés de grappes de Tours Eiffel ; mecs chelous armés du regard inquiétant de mec chelou.

Je m’éloigne du centre névralgique de la Tour et la foule se disperse ; un cortège planant de corneilles tonitruantes m’escorte dans les derniers mètres et célèbre le bonheur du devoir accompli.

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