Le plan de désintoxication comporte plusieurs volets.
Le premier est électronique : s’affranchir de l’iPhone, en limiter l’usage au strict nécessaire. Définissons le « strict nécessaire » : consultation deux fois par jour des emails, d’Instagram et de Whatsup, application de course à pied une fois par jour, Google maps lors des voyages, podcasts de France Culture, l’application 7 minutes. Bon, oublions la désintoxication électronique, je suis trop dépendant de cet outil, je ne pourrais me séparer d’aucun des usages ci-dessus (sauf Instagram, une ou deux fois par semaine). Qu’ai-je exclu ? La lecture du Monde, la consultation frénétique des emails (non nécessaire, vu leur rareté en août), Apple Music (on va se contenter des pulsations de la nature). Je n’aurai pas l’iPhone en permanence sur moi.
La désintoxication électronique aura pour corolaire la lecture analogique de vrais livres en papier. Je dois choisir les livres, c’est chaque année un challenge. Vernon Subutex t’oublie, ça t’enfonce au fond du trou. L’ambition de Vermeer de Daniel Arasse est un livre magnifique qui participera à une la deuxième désintoxication.
Elle est temporelle. Etablir un nouveau rapport au temps. On connaît de Vermeer trente-quatre toiles, il en a sans doute produit le double, disons qu’il peignait trois toiles par an, cent jours pour une toile de petit format. La lenteur. Rapport distendu au temps. Acceptation de plages de temps sans aucune activité. L’ami que je rejoins dans les Pouilles est très radical pour ça. Il passe un mois dans une maison à Salento, au milieu des champs d’oliviers et de nulle part, et pendant ce mois, il ne sort jamais de chez lui. Genre pas une fois. Il s’ancre. Se fixe. Se cloître. Approfondit un territoire muré. Cette interminable plage de temps, il l’apprivoise, l’accepte telle quelle. A l’heure du bilan, à la fin d’une journée, il peut arriver qu’il ait plongé une fois dans la piscine et lu deux ou trois lignes d’un livre.
Je ne pourrais pas en faire autant, j’ai besoin d’activité physique et intellectuelle (lecture, écriture). Mais : en temps normal le temps me gère ; mon agenda se remplit tout seul et s’impose à moi, au gré de réunions professionnelles, de rendez-vous à l’école, de tâches administratives, de corvées bureaucratiques, de déclarations des impôts, de réservation des vacances, de voyages obligatoires, de diverses mondanités. Je ne suis pour ainsi dire – nous ne sommes en général – à l’origine que d’une minorité de ces activités. Quand on s’approche des sommets, le temps échappe à notre contrôle. Le président de la république ou le PDG d’une société du CAC 40 ont le moins de maîtrise de leur temps, son emploi leur est dicté par le bas. Ces gens soi-disant de pouvoir sont en réalité des esclaves, ils n’ont absolument aucun pouvoir (à part celui d’anecdotiquement recadrer leurs subalternes, qui pourtant, en réalité, décident de tout : il leur suffit de comprendre le mode de décision du chef pour le canaliser à leurs propres fins).
Donc : en temps normal, le temps me gère, en vacances, je gère le temps. Je décide de mon rituel. L’agenda est vide, à moi de le remplir.
A Specchia, petit village au centre-ville baroque, j’observerai les vieux alignés sur leurs bancs. Que des hommes. Où sont les femmes ? Ces vieux ont un rapport précieux au temps. Ils peuvent rester des heures à ne rien faire, strictement rien, ils ne boivent pas, ne mangent pas, discutent à peine. Ils observent. Ils observent les passants, les rares touristes qui promènent comme nous leur incongruité au milieu des traditions centenaires, mais surtout, ils observent le temps. Son passage. Ils sont capables de le percevoir, comme quelque chose de matériel, d’incarné, comme un spectacle. En somme, il leur suffit de se concentrer pour assister au spectacle du temps qui passe.
La troisième désintoxication concerne ce que l’on peut appeler l’actualité. A deux heures de Paris, les Pouilles sont coupées du monde. Sauf à espionner le site de quelque journal français ou international –je ne le ferai pas – on peut être assuré d’une totale autarcie, comme dans un roman de Gracq ou de Buzzati. Nous louerons une maison, une ancienne ferme, ce que les Italiens appellent un casino (qui a différentes acceptations, dont celui de bordel, dont il ne s’agira pas ici), une maison de vacances, une gentilhommière, un lodge pour la chasse. Pas de New York Times dans le lobby. Pas de signal téléphonique. Avec un peu de chance, le Wi-Fi tombera en panne (en effet, il tombera en panne).
C’est la désintoxication la plus réalisable, la plus accomplie. C’est à travers elle que l’on s’aperçoit du bruit nocif qui rythme nos vies, le bruit des news. Non seulement ce bruit est en soi, par son contenu, anxiogène, mais il est pur bruit, dans le sens physique du terme (en sciences physique, le bruit est un signal inutile qui se superpose au signal utile, d’où le rapport fondamental, S/N, signal to noise ratio qu’il s’agit de maximiser). Dans le flux des news, aucune nouvelle n’a de sens, chacune disparaît aussi vite qu’elle n’apparaît. Mis à part quelques événements cataclysmiques – le 11 septembre, la crise de 2007, peut-être l’élection de Trump – aucun événement n’a le moindre intérêt. Sur quinze ans, quatre ou cinq événements ont un impact. Or le bruit qui nous submerge, c’est des centaines d’événements quotidiens qui par un moyen ou un autre nous parviennent parmi des milliers qui sont répertoriés. L’environnement parisien est particulièrement bruyant avec une galerie de personnages sans intérêt dont on suit, de gré ou de force, les tribulations (politiques, stars, etc.), des micro-événements magnifiés ad nauseam, des commentateurs par dizaines et des thématiques usées jusqu’à la corde (exemples : l’islam, le capitalisme, le terrorisme, la globalisation…). A cela, il faut ajouter le bruit des « amis » sur les réseaux sociaux, le flux de leurs news encore plus insignifiants, allant du bébé qui a roté, au chien qui s’est ébroué, au couple qui a visité je ne sais quel monument, au coucher de soleil (les réseaux sociaux sont la poubelle mondiale des couchers de soleil). Se libérer de tout cela, c’est au programme des vacances et c’est extrêmement bénéfique. Il faudra lire Vermeer, représentant de l’art éternel, et certainement pas Despentes qui est le sous-produit de ce « bruit pur », dont je comprends pourquoi elle est anxiogène, en tant que mutation du bruit en « littérature ». Vermeer est particulièrement précieux : bien qu’ancré dans le Siècle d’Or, il est hors temps. Sauf pour des spécialistes, le Siècle d’Or hollandais n’est pas présent à nous. Il aboutit à une paix éternisée par un processus de simplification – que Daniel Arasse décrit très bien, la transition vers cette simplicité se faisant avec La leçon de musique, dont l’exégèse dans le livre d’Arasse est une pure merveille – avec in fine un seul décor : un intérieur baigné de lumière latérale.
Le quatrième des cinq volets du programme de désintoxication est pécuniaire. S’affranchir de l’argent. La méthode est simple : réserver tout – vols, maison, cuisinière (elle fera aussi les courses) – six mois à l’avance et vivre pendant deux semaines dans un monde utopique duquel les transactions financières ont été bannies.
Le cinquième et dernier volet est esthétique. Se déshabituer de la laideur. Dans nos vies courantes, la laideur est multiforme. Elle est avant tout acoustique : musiques, événements au Champ de Mars, voisins qui font la fête, travaux, voitures, motos sur lesquelles des demeurés accélèrent, camions de livraison brinquebalants, bruits étranges non identifiés, avions dans le ciel… La liste de tout ce qu’on peut éliminer dans les Pouilles est longue. On se retrouve alors en présence d’un répertoire acoustique purement naturel : le vent dans les arbres, les oiseaux, les insectes, et quelques bruits humains (des éclats de voix ou de rire)… La laideur est visuelle. Ferme simple du XVIème siècle, champs d’oliviers à perte de vue surplombés de pins parasols hautains et solitaires : pas de risque de faute de goût. Dans les villages, l’harmonie architecturale est telle que l’on pardonne quelques incrustations de laideur, c’est-à-dire tout ce qui est récent. Par définition, la beauté est ce qui survit au temps, ce qui est récent n’a survécu à rien.
Ces désintoxications sont différentes formes de libération des autres, du « on » heideggérien (c’est bien ce « on » qui gère notre temps, produit le bruit des news, fait circuler l’argent, enlaidit nos vies, etc.), pour se concentrer sur soi, un cercle restreint d’êtres aimés, et le monde. Pas en tant que monde environnant, mais en tant que patrie de l’être. C’est misanthrope comme démarche, Heidegger vivait à l’année dans une cabane dans la forêt noire. J’ai l’impression que cette libération n’est possible, et peut-être bénéfique, que dans la mesure où elle est, par conception, provisoire. Parce que selon Heidegger (après Pascal), nous avons besoin du « on ». Paradoxalement, nous avons besoin de tout ce dont je prévois de me désintoxiquer. Car sinon, très vite, nous faisons face à notre mortalité. Et l’angoisse est insoutenable.
Bucket List
Les vacances sont propices à la formation spontanée de listes de choses à faire. Pas une liste exhaustive, genre il te reste six mois à vivre. Des projets vaguement saugrenus, qui naissent de rêveries paresseuses, s’inspirent de l’environnement assoupi, de souvenirs, de lectures, de contemplations.
Comme je suis dans les Pouilles à l’heure où j’écris, j’aurais envie de revenir et de faire un tour en voiture de trois semaines, pour tout visiter, découvrir non seulement Lecce, Ostuni et quelques plages, mais la terre de Bari, le Castel del Monte, les bourgs assoupis, les églises rupestres, les champs d’oliviers… Le mois idéal serait septembre, après le départ des touriste, quand la chaleur sera moins insoutenable, que la mer sera chaude, que la lumière rendra les choses nettes et dorées.
Si j’ai six mois, j’aimerais réaliser un film avec une équipe légère, les moyens économiques de Rohmer et de Hong Sang-soo. Un film d’été, de vacances. Cela pourrait être les vacances d’un couple dans les Pouilles, les fameuses trois semaines en question. Si un road-movie coûterait cher, je pourrais me rabattre sur un huis-clos dans la maison que nous avons louée, avec six personnages en quête d’histoire. Un séminaire où des individus se réunissent dans une thérapie de groupe sans thérapeute pour trouver un sens à la vie en se promenant et discutant. Une autre idée serait celle d’un personnage qui invite six autres à fêter quelque chose. Il annonce sa venue, mais n’arrive jamais. Les six personnages ne se connaissent pas, ils connaissent l’hôte absent mais finissent par se découvrir à travers le portait que ce dernier a fait de chacun d’eux. Une alternative, ce serait à Beyrouth, avec main-d’œuvre locale moins chère. L’histoire d’une jeune américaine de vingt ans qui visite le Liban après avoir appris qu’une arrière-grand-mère libanaise est morte dans un village perdu, comme le Hermel qui a des airs de Pouilles dans la vallée de la Bekaa. Ses grands-parents ont émigré, elle est née aux Etats-Unis, elle est américaine. Son voyage est un retour à d’hypothétiques sources. On accompagnera la fille dans son périple, in vivo, en improvisation. Elle louera un petit appartement dans le quartier de Mar Mikhael, se fera des amis libanais, couchera avec des garçons, se rendra au village pour les funérailles, nagera dans la mer, envisagera de s’établir dans ce pays, mais finira par rentrer et écrira un livre tiré de son expérience.
Si j’ai un an, j’aimerais créer un concept de librairie / café dont j’ai vu un exemple à Lecce (la Feltrinelli, près du théâtre romain). Il y aura des livres, des magazines, du café, des sièges confortables, on pourra y passer des heures. Un espace important sera consacré aux livres pour enfants avec des ateliers, des lectures par des acteurs, des cours d’astronomie, de sciences, de cuisine, des concerts. Tout gravitera autour de l’objet livre. A l’heure où toutes les librairies ferment, un concept à contre-courant. Je ne sais pas si ça tient économiquement la route (probablement pas), mais ça se tente. Plutôt dans l’est parisien, dans un quartier bobo, où tout aujourd’hui gravite autour de la bouffe, de l’alcool et des fringues. Introduire le livre dans cet environnement de paresse intellectuelle et de capitulation consumériste serait presque subversif.
Journée type dans les Pouilles
Réveil vers sept heures, le soleil est déjà haut dans le ciel, je vais courir dans les champs d’oliviers, pénétré par un parfum délicieux, que je ne saurais identifier, que je vais appeler « parfum de vanille » ; je rejoins la ville baroque de Specchia, y achète des cornetti ; regagne la maison dont les vieilles pierres émergent au milieu des champs ; elle est encore assoupie, les enfants dorment ; je fais des longueurs dans la piscine et ressens la fraîcheur soyeuse glisser sur mon corps chauffé par l’effort ; je sèche au soleil, allongé sur l’herbe ; nous prenons le petit déjeuner sous les glycines ; je monte ensuite sur la terrasse avec vue sur la campagne odorante et fais de l’exercice en écoutant France Culture ; les enfants lisent ou nagent ; les oiseaux font des allers-retours affolés de et vers le magnolia qui trône, majestueux, au milieu du jardin ; discussions avec la cuisinière et la femme de ménage (par exemple aujourd’hui, nous avons parlé de Pasolini car nous venons de rentrer de Matera où il avait tourné L’évangile selon Mathieu) ; parfois, je fais un aller-retour à Specchia pour déguster une boisson du cru du nom de « capuccino », qui n’a rien à voir avec la boisson du même nom à Paris, l’Italienne étant une mousse onctueuse de lait frais d’une légèreté divine, comme un nuage dans la bouche ; nous déjeunons al fresco et dégustons des recettes locales avec des produits locaux dont émane un puissant parfum d’huile d’olive dorée (et non verte) ; je lis ou écris dans une cour intérieure ; les enfants dessinent ou discutent, dans des ateliers de travail improvisés, jonchés de papiers, de crayons, de livres ; vers cinq heures nous allons acheter des figues à Specchia ; puis c’est l’heure de l’apéritif en célébration de la lumière du couchant qui dore les oliviers ; après le dîner, nous nous couchons sur l’herbe pour contempler le ciel dans la noirceur de la campagne à l’affût d’étoiles filantes de la nuit de San Lorenzo ; ou alors nous faisons le tour du jardin clôturé le long d’allées ombragées par la vigne grimpante, comme des moines récitant des litanies, nous devisons de comment changer le monde et du goût de l’Amaro glacé ; de temps en temps, nous décidons d’explorer quelque ville fantasmatique surgie d’un passé composite ou d’une flamboyance baroque, pour retrouver à la fin de l’excursion le goût renouvelé de la réclusion.
Matera
Matera est l’une de ces villes. Elle a été évacuée dans les années soixante et soixante-dix à cause de son insalubrité, c’est à cette époque que Pasolini y a filmé L’évangile, pour retrouver quelque chose de la Palestine de Jésus. Les sassi, ces vallées construites dans la roche, deviennent alors des no go zones où errent les chiens sauvages et les junkies. Puis le lieu est classé au patrimoine mondial de l’humanité, devient capitale de la culture européenne, et connaît une nouvelle invasion, la plus redoutable de toutes, celle des touristes américains ayant vu le film sur la passion du christ que Gibson y a tourné et celle des Chinois qui suivent l’exemple américain. Pour l’instant, les touristes se concentrent sur une seule rue autour de la cathédrale. Il suffit de s’en écarter et de plonger dans les sassi pour les semer et découvrir la superposition des temps et la sédimentation des architectures normandes (invasion du douzième siècle), romane (la cathédrale de l’extérieur), baroque (l’intérieur de la cathédrale) et rupestre, des fresques délavés de saints se révélant sur les parois des grottes, lieux confidentiels de dévotion ascétique.
Lecce
Entre treize heures et dix-sept heures, Lecce est inquiétante. Heures auxquelles les rues sont désertes, comme dans une cité en quarantaine frappée par la peste. L’exubérance décorative blonde, du rococo à un baroque plus sobre, a quelque chose de monstrueusement too much, de monstrueusement over the top. Il y a une sorte de mauvais goût jouissif italien, très antifrançais (la France a toujours refusé le baroque) qui innerve l’art et envoie ses pulsations à travers le temps.
A travers la campagne et les villes, dans tous ces lieux dorés, on retrouve un même motif, un même élément du décor. Cet élément fondamental, c’est le mur. Vieillis par le temps et séchés par le soleil, les murs deviennent des œuvres d’art anonymes, mosaïques de peinture décatie, de pierre exposée, de végétation sauvage, de temps sédimentés, parcourus de lézards véloces, hantés d’ombres fugaces et éclairés par la trajectoire du soleil.