Je me suis souvent surpris à critiquer Madame Hidalgo pour sa politique de la ville qui se résume au néant festif et communicationnel transcendé par la haine du bourgeois, une politique de parvenue qui prend sa revanche sur les sales riches tout en s’associant aux plus nantis d’entre eux pour des projets pharaonesques et susceptibles de la faire mousser. Mais, coupable et contrit, je dois désormais reconnaître que tout cela participe d’une entreprise artistique subliminale de très grande envergure, mais de très, très grande portée.
La dernière invention prodigieuse a été de foutre en l’air les Vélib. Ce système qui a plus de dix ans, que le monde entier a copié, qui permettait à des milliers de Parisiens de se déplacer, qui a ponctué un tiers de ma vie et tracé des milliers de trajets dans ma mémoire, elle a réussi – et ce n’était pas une mince affaire – à le mettre en panne pendant de longs mois. Plus de Vélib à Paris en janvier 2018 (une centaine sur le millier prévu).
Pour moi, plus de percée de la place de la Concorde luisante de pluie avec une meute de bagnoles en rage au cul dont les chauffeurs demeurés me lancent des invectives ; plus de retour à la maison nuitamment en empruntant les berges et zigzaguant entre les fêtards titubants ; plus d’entrée majestueuse sur le pont Alexandre III face à une vue sublime des Invalides illuminés dans la pénombre de la nuit d’été qui tombe comme une lourde tenture sur la fenêtre du ciel ; plus de course-poursuite avec la fille en fleur dont les cheveux et la robe flottent au vent dans de fantasques arabesques.
Madame Hidalgo m’a confisqué tout cela.
Elle a confié la gestion à une société inexpérimentée à la faveur d’un processus de sélection dont la transparence absolue est celle-là même dont la mairie est coutumière, et suite à une planification redoutable, à la minute près, de la transition. Or ladite entreprise n’a pas la moindre idée du sujet. Si, ils ont installé un système similaire dans une mégalopole géante du nom d’Helsinki.
Le génie absolu, c’est d’avoir synchronisé cette panne avec la construction, par ailleurs, de kilomètres de pistes cyclables symboliques, déserts, des autoroutes délaissées. Du David Lynch. La presse unanime applaudit l’œuvre d’art grandeur nature, la performance déroutante, surtout qu’une fois que les Vélib circuleront à plein régime – vers juin je dirais – le nouveau système aura l’air plus ancien que l’ancien.
L’ancien était purement analogique et le revendiquait. Archaïque, lourd, métallique, oui, mais robuste. Mis à part les stations pleines, cela marchait absolument toujours. Le nouveau se veut « digital », avec un boîtier et un écran. Sauf que ces derniers datent de la deuxième moitié des années 1970, l’époque de Pong d’Atari. Le parcours client est à mourir de rire, avec la palme décernée au verrouillage pause-café. Il faut absolument regarder le tuto, c’est hilarant. En gros, tu veux prendre une pause-café, OK ? Tu ranges le Vélib. Tu presses sur un bouton secret sur le guidon qui te permet d’extraire de l’autre côté une sorte de câble secret ombilical, très étrange. Tu tires sur le truc qui sort – t’imagines déjà la durabilité du dispositif et la galère pour le réintroduire dans le trou. Ensuite tu introduis le câble en question dans un autre trou au-dessus de la roue. Je ne m’appesantis pas sur le sous-texte psychanalytique de cette affaire. Tu dois presser (très fort) sur le boîtier Atari en plastoc vert pomme assemblé à Shenzhen jusqu’à ce qu’un pictogramme gris sur gris de trois pixels sur deux apparaisse, représentant quoi ? Une tasse de café. Genre intelligence artificielle, la machine qui pense tu vois, la machine qu’a compris que si tu t’es arrêté c’est pour un café. Ce n’est pas tout. Il faut ensuite passer ta carte Navigo sur ledit boîtier, je cite, « intelligent », vérifier qu’un nouveau pictogramme (un cadenas) apparaisse. Ce n’est pas tout. Il faut ensuite tourner le guidon pour vérifier le blocage. Tout ça pour un putain de café.
En adéquation avec la volonté de démocratiser le vélo, le nouveau système sera plus cher que l’ancien. A l’ère du « digital », le système dispose de trois sites Web redondants, avec des infos presque pareilles mais pas tout à fait, dont le site d’un organisme occulte dont je défie quiconque de comprendre la finalité et répondant au nom inquiétant de « Syndicat du Vélib ». Pour les anciens abonnés comme moi, il faut d’abord activer le compte avec l’adresse électronique comme identifiant. Or toutes les adresses yahoo.com et hotmail.com n’ont pas fonctionné pendant des semaines.
Le génie de la Mairie c’est d’avoir observé l’incivilité légendaire du Parisien –à quatre sur un Vélib à trois heures du mat en sortie de boîte, des centaines de vélos jetées dans la nature ou la Seine, cassées en une semaine, des Autolib poubelles, etc. – et de donner en pâture à cette incivilité à laquelle rien ne résiste le système le plus bancal qui soit. J’ai de la peine pour la pauvre start-up qui a gagné ce contrat. Ils ne se rendent pas compte de l’enfer dans lequel ils se sont embarqués.
« Nous sommes possédés par les choses que nous possédons ». Cet aphorisme de Jean-Paul Sartre m’a toujours guidé dans la vie. J’étais tellement attaché à ma non-possession des Vélib. Que de fois, de retour de Londres, me suis-je extrait du chaos de la Gare du Nord – automobilistes, cyclistes, piétons, taxis, Uber se répandant en invectives furibondes multidirectionnelles emplies de haine, welcome to Paris – pour me saisir d’un Vélib et partir à la conquête de ma ville, emporté dans le flux de ses rues en pente, lançant au passage des coups d’œil complices à quelque monument aussitôt aspiré par la course. Que de fois ai-je marché avec ma fille vers l’école et, en disciple d’Aristote, ai-je philosophé avec elle sur les questions clés qui nous occupent lors de notre passage sur terre, avant que nos chemins ne se séparent, que le mien ne me conduise au Vélib de Passy, le sien au cours de grec ancien. Jamais ne me suis-je soucié de ranger un vélo entre cinquante scooters ou inquiété d’un vol éventuel ou négocié avec un voisin que mon vélo dérange dans le local vélo parce qu’il veut toute la place pour lui le voisin, pour son vélo de merde. Et pourtant, et malgré tout, je me suis résolu à acheter un vélo. Cher Vélib, reviendrai-je un jour vers toi, ou serai-je à jamais la victime innocente de l’implacable propriété privée ?
Suite : mi-mars, 355 stations étaient en service loin de l’objectif initial de 700 stations au 1er janvier et de 1 400 fin mars. Anne Hidalgo estime que le système sera totalement opérationnel « fin avril, début mai ».
Payez-vous un vélo. Un vrai avec un solide antivol en U et pour la pause café ou la visite chez le boulanger, un blocage de roue arrière qui fonctionne en deux secondes avec une clé. Le Pont Alexandre III y est aussi beau et la fille en fleur se laisse rattraper avec le même sourire.
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