Kundera à Rennes

J’ai écouté les quatre émissions de France Culture sur Kundera, respectivement sur la biographie de l’écrivain, l’art du roman, l’amour et l’engagement ou son absence. Les grandes thématiques de l’œuvre ont été abordées, à savoir la suprématie du roman libéré de toutes les contraintes, dont celles de l’engagement, la détestation du kitsch et du lyrisme, le goût de la composition musicale, la centralité des « égos expérimentaux ». Mais aussi l’ironie, le rire, l’oubli et l’insignifiance. Ces conversations ont réveillé en moi des souvenirs et suscité des réflexions, sur la littérature et l’expérience existentielle.

La posture du minoritaire

Originaire d’un petit pays, parlant une petite langue, exilé en France à partir de 1975, Kundera est le minoritaire par excellence. En tant qu’exilé, il est à la fois admiratif de la culture locale – notamment celle des Lumières, de Diderot – et agacé par les clichés qui le persécutent, ceux de dissident, d’anti-communiste, d’Européen de l’Est (alors qu’il est d’Europe Centrale). Longtemps, les romans de Kundera n’ont été appréciés qu’à l’aune de ces clichés et de la lecture politique qui les sous-tend. La Plaisanterie ou L’insoutenable légèreté de l’être n’ont pas été reçus comme les romans d’amour qu’ils sont mais comme des charges subversives contre le bloc soviétique. C’est dans sa période française et en langue française (les romans intitulés La Lenteur, L’Identité, L’Ignorance) que Kundera se soustrait délibérément à cet héritage, tout en gardant sa posture de minoritaire observant les coutumes indigènes avec un mélange d’exaspération et de fascination.

Kundera est un romancier cosmopolite, un romancier monde, traduit dans toutes les langues, dont l’œuvre « parle » dans toutes les cultures. Or cela n’est possible que lorsqu’on est minoritaire, qu’on n’appartient à aucune majorité dominante, sûre d’elle, qui ne se remet pas en cause, n’adopte pas le regard de l’autre. Il atteint une sorte de structure sous-jacente de l’expérience humaine, indépendante du contexte, de l’histoire, de l’héritage, de la culture, une structure peuplée de mots comme jalousie, amour, oubli, nostalgie, dont l’homme fait l’expérience où qu’il soit, quelles que soient sa langue, sa famille, son éducation.

Le goût de la province

Exilé en France en 1975, Kundera s’est établi à Rennes et pendant trois ans y a été professeur de littérature comparée à l’université. On sait peu de choses de la vie de Kundera, mais on sait que cette période sans écriture fut heureuse. Je me prends à imaginer cette vie provinciale, sa douceur, l’idylle de la répétition, de la routine, qui est celle-là même de la vie de Tomas et Teresa en pleine campagne tchèque. Il y a dans cette existence je ne sais quoi qui m’attire, me console, me soulage. Le contexte y perd de sa superbe, on n’est plus les sujets de l’Histoire, déterminés par elle, ballotés sur ses vagues. Oubliés, on est libres. Je me suis pris à imaginer Milan et Vera, dans les rues de Rennes, les restaurants de la ville, ses salles de spectacle, menant une vie paisible, loin des mouvements du monde, une vie où chaque journée, par son insignifiance, est une journée essentielle.

Le génie des titres

L’un des invités de l’émission rappelait la beauté des titres de Kundera, dont certains font partie de la culture populaire (L’Insoutenable légèreté de l’être), des titres faits de paradoxes (risibles amours, insoutenable légèreté), de concepts philosophiques (être, oubli, identité, immortalité, rire), proches de certains Buñuel français. J’aime que les titres des essais soient des titres de roman (Le Rideau, Les Testaments trahis, Une Rencontre) et vice-versa (L’Identité, L’Ignorance, La Lenteur). Kundera a constamment mélangé les deux, s’adonnant avec une facilité virtuose à des digressions, des méditations impromptues, même dans des romans.

L’amour de l’amour

Dans l’émission sur l’amour, Alain Finkielkraut – admiratif et sympa, dans un étonnant contre-emploi – a décrit la charge de Kundera contre, non pas l’amour et son lyrisme, mais l’amour de l’amour, qui fait passer le regard « de l’aimant sur son amour même, avant l’être aimé, avant la beauté intrinsèque de son visage ou de son âme ». Finkielkraut a rappelé à juste titre que l’écrivain de l’amour de l’amour, c’est Proust, dont le narrateur imagine un être aimé en prenant pour matière première celle quelconque de Gilberte ou d’Albertine. Mais celui qui a conceptualisé cette idée sous le beau nom de cristallisation, c’est Stendhal dans De l’amour où, au passage sur lui de l’eau, un rameau se couvre de cristaux qui opèrent un travail similaire à celui de l’imagination, consistant à transformer un vulgaire bout de bois en joyau cristallin. L’héroïne par excellence de l’amour de l’amour, c’est Mathilde de la Mole. Mathilde n’est pas amoureuse de Julien Sorel mais de son amour pour Julien Sorel, lequel amour est à son comble quand, à la fin du roman, comme son héroïne Marguerite de Navarre, elle emporte sur ses genoux la tête décapitée de son amant, et s’observe ainsi la tenant, admirative de l’étendue de sa passion.

L’adolescence

Kundera a toujours pourfendu le lyrisme de l’adolescence, âge de l’indétermination, des grands élans, du narcissisme exacerbé. Or, l’ironie, le paradoxe, c’est que Kundera est le romancier qu’on lit adolescent.

Je l’ai lu adolescent. Je me rappelle avoir été conquis par son intelligence, son ironie envers le ridicule de nos affects grandiloquents, qui étaient sans doute les miens à l’époque. Ce qui m’a séduit, c’est la virtuosité avec laquelle il dépeignait les expériences des égos, ces expériences représentaient une grande variété de vies possibles et pour moi, à cette époque, ces possibles étaient encore possibles, et les voir déclinés ainsi, avec le talent de composition et d’imbrication que l’on connaît, ne pouvait que me réjouir. Plus tard, avec l’âge, j’ai préféré les essais de Kundera, même si j’en garde un vague souvenir, celui d’un plaisir de lecture aux traces incertaines, effacées, mais persistantes, et ses romans ont perdu quelque chose de leur attrait. J’étais moins sensible aux possibles de l’existence, à mesure que leur nombre se réduisait pour la mienne.

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