L’Oubli de la mort

Nous sommes le 17 avril et, à l’heure où j’écris, le monde est frappé par une épidémie sans précédent, dite du « Covid-19 », qui aurait touché 2.1 millions de personnes dans le monde (probablement beaucoup plus) et en a tué 143175. Le 15 avril, il y a deux jours, ce nombre était de 127518. Ce bilan est certes provisoire et nul ne sait quels seront les chiffres définitifs du fléau planétaire.

En suivant la progression de l’épidémie dans la presse, je suis marqué par une absence, celle de la mort.

Elle n’existe que sous une forme mathématique exacerbée, dans une prolifération de courbes, de statistiques, de simulations, de modèles, de cartes, de scénarii interactifs. C’est une mort numérique, computationnelle, et abstraite.

Je me rappelle les attentats terroristes, ceux du 11 septembre ou, plus près de nous, du Bataclan. La mort était à leur centre ; les victimes étaient identifiées, glorifiées, Le Monde avait même publié la biographie de chacune d’entre elles, sa photographie avait hanté le site pendant des semaines. Ici, rien. A peine si, émergeant du passé ou de l’oubli, quelque célébrité emportée par le virus fait l’objet d’une vague et très éphémère attention. Pour le reste, les morts sont irréels. Les journalistes semblent tellement contents de trouver de nouvelles représentations analytiques qu’ils en oublient presque ce que ces représentations représentent : des cadavres. Les courbes font des sauts, il arrive que des milliers de morts s’y ajoutent en un instant, à cause d’un oubli, d’une erreur de calcul ou de retards, dont personne ne s’émeut, dans la « remontée des données ». Dans les EHPAD, pendant plusieurs jours, des vieux mouraient dans l’ignorance, jusqu’au moment où l’on se rappela qu’il faudrait aussi les comptabiliser, qu’ils existaient eux aussi, même s’ils n’existaient plus.

Alors pourquoi ?

D’habitude, quand on s’égare dans une comptabilité des morts, comparant par exemple ceux de la grippe à ceux, infimes en comparaison, du terrorisme, l’exercice a quelque chose de malaisant, qui tient de la « comptabilité macabre ». Or là, nous assistons à une exaltation comptable.

Sans doute est-ce dû au côté à la fois rapide et non spectaculaire de la mort, quelques jours, sous un respirateur, dans le silence, suivi d’un enterrement solitaire, hâtif, à l’absence de cérémonial.

Peut-être la moyenne d’âge des victimes explique-t-elle aussi l’indifférence à leur sort. Sur 143175 morts, l’on a surtout parlé des quelques adolescents ou enfants tués, les autres….

Cette maladie est non idéologique, elle est vide de sens. Mystérieuse, ses règles ne sont pas établies, elles se révèlent au fur et à mesure ; sournoise, elle change de stratégie, de modalité, mais reste résolument apolitique. La mort dont Lançon témoigne dans Le lambeau, celle d’une dizaine de journalistes, malgré sa sélectivité, était, elle, au contraire, éminemment politique. Il y avait tout dedans, la guerre d’Irak, la colonisation, la haine des Arabes, le péril de l’islam, le racisme, le terrorisme : six cents pages. La mort y était univoque, c’était le MAL, et personne ne pouvait en douter. Il n’y avait pas deux théories du MAL, pas de mystère, pas de zones d’ombre, les bons étaient très bons, des saints, les méchants, très méchants, des diables. A part quelques exposés barbants et hypothétiques de biologie, pas grand-chose à dire du Covid-19.

Dans son intervention du 13 avril, Macron rend hommage aux soignants, aux livreurs, aux salariés de l’industrie alimentaire, pas un mot pour les victimes qui ont succombé seules, sous un respirateur, asphyxiées, comme noyées, avant d’être enterrées dans la hâte, pour avoir eu la malchance non pas de croiser un fou d’Allah mais des gouttelettes de salive. Pas un mot pour les malades qui souffrent non seulement de la maladie mais de l’atmosphère mortifère dans laquelle elle les a touchés. Pas un mot pour les familles. Etonnant… Imaginez la même chose si le contexte avait été terroriste. L’absence d’ennemi freine l’inspiration, refoule les hommages, fait taire l’émotion. Macron est presque jovial, bronzé, rassurant. Il n’a pas la tête tirée des grandes tragédies, pas par manque de sympathie, mais parce que cette mort statistique est trop théorique et qu’il est concerné par des choses pratiques. Evidemment, son objectif est de sauver des vies, je n’en doute pas, mais sur les morts déjà morts, il n’a rien à dire, le lyrisme étatique auquel toutes les plumes sont formées est stérile.

D’autres hommes politiques se la jouent même ouais, c’est normal, faudra s’attendre à beaucoup, beaucoup de morts, ils annoncent sur un ton assez relax une semaine mortelle, avertissent que nous allons tous perdre des proches, c’est comme ça, c’est la vie, ou c’est la mort, c’est dit sur un ton factuel, celui d’un présentateur météo qui annonce un orage pour le week-end.

Pour certains philosophes aussi, l’on en fait trop, la mort, c’est rien, on va tous mourir un jour, c’est l’une des rares certitudes de la vie, alors que ce soit du Covid-19 ou d’autre chose, franchement…

Dans l’Esprit Public, une émission de France Culture, un commentateur soutient même que la surmortalité due à l’épidémie n’est pas « extraordinaire », que les démographes la considèrent comme « ordinaire », elle ne se verra pas sur la pyramide des âges, il n’y a pas d’inquiétude à avoir.

Par ailleurs, une chose a volé la vedette à cette mort qui sévit à une cadence industrielle, qui en fait déjà plus que la guerre en Syrie, c’est le « confinement ». La mort, c’est assez banal, c’est vieux comme tout, le confinement en revanche, débarque tout juste, vêtu des oripeaux d’une éclatante nouveauté. Le mot se répand plus vite que le virus, dans tout, les plaisanteries, les parutions Instagram, les articles de journaux, les microfictions YouTube, des analyses philosophiques, psychologiques. Des écrivains s’en saisissent, sautent dessus, pour en faire des journaux, dès le jour 1 : jour 1, jour 2… Je ne suis pas sûr qu’ils savaient que cela allait durer deux mois. Parce que, quand même, c’est très banal, répétitif, je veux dire, l’on a beau être écrivain, confiné dans un appartement parisien, ce n’est pas très passionnant. A part se lancer dans la confection d’une quiche, cela ne produit pas des tonnes d’aventures. Alors, on se réfère aux références, aux analogies, une écrivaine compare cela à quand elle était enceinte, un autre à une panne d’ascenseur et il y a bien toujours quelque chose à trouver chez Héraclite. Le confinement est intéressant comme fait nouveau, même si, à mon sens, il manque de spectacularité tant que les confinés ne plongent pas dans la démence, ne s’entretuent pas au sein des familles, etc. Mais le fait est qu’il supplante la mort. Les gens semblent plus inquiets de ne pas trouver des Kleenex chez Carrefour, ou des devoirs en ligne pour leurs enfants, que des morts par dizaines de milliers qui vont rejoindre les courbes exponentielles par une sorte d’incinération, de réduction numérique.

Je me demande ce qui va se passer après. Ignare, j’ai appris avec cette pandémie que celle de la grippe espagnole avait fait 50 millions de morts, voire plus selon certaines sources. J’ai dû le voir un jour à l’école, mais franchement, ça ne me disait plus rien. Je peux citer cent romans sur la première guerre mondiale, quelques-uns sur des fléaux fictifs, pas un qui traite de la grippe espagnole. 50 millions de morts dont personne ne parle, et jeunes, eux. Tous ceux du Covid-19 vont-ils sombrer dans l’oubli ?

Il y aura le contre-coup fictionnel. Je peux me représenter la prolifération de romans sur l’épidémie, il en sort tous les ans sur le 11 septembre ou le Sida. Mais de quoi va-t-on y parler ? De la mort ? De l’expérience de confinement ? De l’étrangeté d’un monde vidé, ses villes désertes, ses ciels sans avions. Un cancer, le sida, ce sont des luttes, des gens jeunes et beaux sur lesquels la maladie s’abat et qui vivent avec elle, la combattent au plus près pendant des mois, des années, il y a un côtoiement, comme une intimité ; c’est vachement romanesque. Le sida a même une dimension politique, romantique, il sévit au cœur du couple, mortifie l’amour. Ici, rien. Expéditif et muet. Sans cause, dans le sens où on ne meurt pas pour une cause comme la liberté, l’amour, on meurt pour rien.

La mort telle qu’elle est. Arbitraire. Inexplicable. Dans toute sa nudité, sa froideur biologique, phénoménologique.

Macron a parlé un temps de guerre et en cela il y a des similarités. Même si certains destins individuels ont été immortalisés dans des romans, leur nombre est infime au regard des hécatombes auxquels ils ont pris part. Comme si, dès lors que la mort agit en volume, les destins individuels se dissolvent dans les célébrations abstraites, comme le décrit Bardamu : « Vous souvenez-vous d’un seul nom par exemple, Lola, d’un de ces soldats tués pendant la guerre de Cent Ans ?… Avez-vous jamais cherché à en connaître un seul de ces noms ?… Non, n’est-ce pas ?… Vous n’avez jamais cherché ? Ils vous sont aussi anonymes, indifférents et plus inconnus que le dernier atome de ce presse-papier devant nous, que votre crotte du matin… ».

Un commentateur a parlé de l’oubli de l’être de Heidegger. Et peut-être que l’absence de la mort en est un corollaire. Quand on commémore les victimes du 11 septembre, ou du Bataclan, en réalité, c’est autre chose que l’on célèbre ou vilipende, hélas, que l’individu, on est dans le registre du Mal, de l’ennemi et de notre grandeur qui les vaincra, dans les fictions patriotiques ou idéologiques, censées nous souder ; or ici, il n’y a que l’être qui disparaît, sans aucun décorum idéologique, sans récit, sans histoire, sans morale. Et l’être, très vite, on l’oublie.

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