Déconstruction du discours réactionnaire

La France est un pays de modes intellectuelles. Dans les années 1960, sous l’égide de Sartre, c’était celle du communisme, sous ses formes les pires, maoïsme, stalinisme, castrisme. De nos jours, la mode est à la réaction sous ses formes les pires, du trumpisme au lepénisme, même si ces formes n’ont rien à voir en termes de violence et d’horreur avec celles des années 1960. Si le représentant le plus visible de cette mode est Eric Zemmour, son père spirituel reste Alain Finkielkraut (AF), et ce texte est en partie un commentaire de récentes Répliques sur France Culture, l’une sur la guerre civile et l’autre sur le courage de la nuance.

Les débats de AF à la radio sont de plus haute tenue que ses prestations télévisées dont, pour être transparent, je ne connais que des extraits, et bien sûr que les interventions de Zemmour. AF est un esthète, ses prises de position sur des sujets moins passionnels, comme le Covid par exemple, sont plus équilibrées, il sait être ambivalent (dans le sens positif du terme) même avec ses figures honnies comme Sartre, dont il est capable à la fois de pourfendre l’anti-camusianisme primaire et d’admirer Les mots.

Je me suis demandé pourquoi j’écrivais ce texte qui ne me concerne pas au premier chef et ne s’inscrit pas dans les thématiques plus esthétiques que j’affectionne. Or justement, si je suis mû par une certaine éthique, la désignation de l’autre comme coupable de simplement être né me révoltant sincèrement, des considérations esthétiques entrent aussi en jeu. La France réactionnaire n’est pas belle. Je ne suis pas sensible à l’esthétique droitière, sauf quand elle est délirante et donc inoffensive (Céline). Je l’abhorre quand elle se veut sérieuse, programmatique, planificatrice.

Il s’agit aussi de mettre à disposition une sorte de mode d’emploi. Il y a toujours dans les émissions d’AF un semblant de contradicteur de gauche, mais d’une gauche timorée, excessivement civilisée, et l’envie me prend à chaque fois de le secouer, de lui exhiber les failles du raisonnement adverse, de lui supplier, justement, de répliquer. Je le fais ici en déconstruisant l’appareil réactionnaire et offrant à ces contradicteurs une boîte à outil argumentaire.

L’appareil idéologique du réactionnaire est d’une grande simplicité et donc à la fois d’une efficacité redoutable et d’une vulnérabilité certaine. Il reprend, sous des dehors intellectualisants et émaillés de citations (les fameux Pierre Manent, Jacques Julliard, Marcel Gauchet, et quelques autres), les idées de Le Pen et Trump : l’immigration responsable d’une grande partie des maux de la société française, à savoir la division, la fracturation, le multiculturalisme et l’acculturation ; l’islam comme religion problème qui, sans être synonyme d’islamisme, en est quand même la source ; tout progrès perçu comme régression puisque menaçant les acquis de l’homme blanc de plus de cinquante ans ; et notamment les progrès de la cause féminine car l’un des acquis de l’homme blanc de plus de cinquante ans est d’être entouré de femmes, je cite, « douces » ; la haine du politiquement correct, surtout dans ses versions anglosaxonnes fantasmées (le « woke », etc.) ; la détestation de l’antiracisme, de l’anticolonialisme et de l’antifascisme ; le goût pour le patriotisme, la nation, une France éternelle elle aussi fantasmée, dépassant magiquement les clivages schizophréniques entre absolutisme et démocratie, restauration et révolution, réaction et progressisme. C’est un corpus d’idées balisées puisant ses sources chez Maurras, Pétain, Vichy, Poujade, Le Pen. Je ne vais pas ici vilipender ces idées en tant que telles, elles sont toujours les mêmes, mais la manière dont elles sont véhiculées qui elle, varie selon les époques. On perçoit par exemple cette variation dans le passage de relais entre Le Pen père, qui usait de la provocation, et Le Pen fille qui use de la banalisation.

L’habilité des réactionnaires d’aujourd’hui est de ne pas pousser leurs idées frontalement mais plutôt en réaction à une soi-disant extrême-gauche sectaire, hors de contrôle, qui nous mène à la perte. Je propose de déconstruire cette stratégie.

Le défaut d’articulation

Dans un débat entre un réactionnaire et un homme de gauche, le second est toujours perdant. Le premier assène des opinions fortes, simples, catégoriques, sans nuances. Le second verse soit dans la nuance excessive (l’intellectuel trop cultivé), soit dans la caricature combative tombant dans le piège, respectivement, de l’inintelligibilité et du militantisme à l’ancienne. Par exemple, dans le débat sur la nuance, le contradicteur de AF était un certain Jean Birnbaum, directeur du Monde des livres, un monsieur charmant mais qui, face à l’argumentaire articulé de AF, ne faisait pas le poids, usant de concepts étranges et oxymoriques (« tendre amitié frontale », WTF !) sous une montagne de citations, notamment, je ne sais quelle mouche l’avait piqué ce jour-là, de Bernanos. Il n’avait pas une seule idée à lui. Que du Bernanos. Et puis il tergiversait, s’égarait dans des méandres, se perdait en digressions. Au fond, il était taraudé par une culpabilité de gauchiste. AF le mettait à chaque fois KO. Leçon numéro 1 : Face à un réactionnaire, être sûr de soi, articulé, posé, et exprimer des opinions simples sans recourir à des citations et encore moins à Bernanos.

La victimisation

Un des arguments phares du réactionnaire est le sentiment qu’il éprouve d’être une victime. Victime d’une ultra-gauche sectaire qui préside à tout dans ce pays (la France) et l’empêche, lui, de s’exprimer. Victime d’un politiquement correct hors de contrôle, d’une horde de « sensibles » qui, blessés à la moindre insulte à leur égard, s’estiment cibles de phobies fictives. Deux preuves essentielles à cela qui reviennent tout le temps : La tache de Philip Roth et une conférence annulée de Sylvianne Agacinski à Bordeaux.

Face à ce complexe de persécution, il faut dire, leçon numéro 2, une chose pourtant simple et évidente. Dans la France de 2021, on n’entend qu’eux en fait, les réactionnaires. De Valeurs Actuelles, à l’Express, au Point, à Marianne, au Figaro, aux chaînes de télévision conservatrices, à France Culture même où officie leur figure tutélaire. La France médiatique est aujourd’hui trustée par les Zemmour et compagnie, la littérature évolue sous le haut patronage de Houellebecq et l’agenda politique fixé par Le Pen gravite depuis toujours autour de l’immigration et de la sécurité, deux des moindres problèmes d’un pays qui fait face par ailleurs à des défis importants. Qui trouve-t-on en face ? Plénel ? Qui d’autre ? Et puis dans ces Etats-Unis tant détestés pour leur politiquement correct qui aurait étouffé toute liberté d’expression, le président de la République s’appelait encore récemment Donald Trump, élu après avoir insulté entre autres les femmes, les immigrés, les Mexicains, les antifascistes, les musulmans, les trous du cul du monde, etc.

Leçon no 2 : Cette victimisation est une pure fiction. Construite de toutes pièces ou n’existant que dans des microcosmes comme certaines universités américaines, surtout décrites dans les romans de Roth, ou de rares journaux de gauche. Si AF dispose d’une tribune hebdomadaire sur France Culture, à laquelle il a tout loisir d’inviter des propagandistes de la réaction, de quelle tribune disposent, elles, les minorités soi-disant hégémoniques qui acculturent la France et empêchent la liberté d’expression ? On a beau dérouler, pour ne parler que du service public, toutes les émissions de Radio France, je n’en vois pas.

L’islam

Une des obsessions du réactionnaire est l’islam. Pas l’islamisme, l’islam. L’idée est encore une fois simple et sans nuance : le terrorisme est islamiste, l’islamisme est ancré dans l’islam, l’islam pose donc problème et tout musulman, en somme, est un islamiste potentiel. Le réactionnaire dispose de statistiques à l’appui sa thèse : une large proportion des jeunes de banlieue ne se reconnaissent pas dans les valeurs de la république, pas une supposée minorité, une large proportion. Pour faire la promotion de la peur, le réactionnaire ressort en général de quelques versets sanguinaires du Coran qui en appellent au meurtre des infidèles.

A cela, une seule conclusion possible selon le réactionnaire : la perte de notre culture. Aucune solution. L’argent ? On leur a versé des milliards, à quoi cela a-t-il servi ? L’éducation ? L’école est elle-même en perdition à cause de la gauche laxiste. La lutte contre les discriminations ? Malheur ! C’est cette lutte même, la bête noire du réactionnaire, sous les formes de l’antiracisme, de l’antifascisme, qui est la cause de notre perdition. Pour le réactionnaire, la seule solution serait un retour à une France sans musulmans. Un âge d’or qui à un moment a dû exister. Comment ce retour peut-il s’opérer ? Ce n’est pas dit. Il s’agit en somme d’un rêve d’extermination symbolique. Le seul espoir est qu’ils n’aient jamais existé, que nous nous retrouvions un matin, par un dérèglement spatio-temporel, dans les années 1950 où nous étions tous chrétiens. A cet égard, il est intéressant qu’AF n’invite quasiment jamais de musulmans. Pour lui, ils n’existent pas.

Il est délicat de déconstruire cet argumentaire car il faudrait pour cela user d’intelligence et de nuance face aux souvenirs de Charlie Hebdo et du Bataclan. L’intelligence est toujours perdante devant l’émotion, d’autant plus perdante que celle-ci est légitime, profonde, véhiculée dans des histoires, des témoignages poignants. Si l’on avance qu’accuser les musulmans dans leur ensemble (ou un sous-ensemble important) pour les crimes d’une poignée d’entre eux équivaut à accuser les Américains dans leur ensemble pour les tueries de masse qui, juste en 2019, ont fait plus de victimes que le terrorisme en France sur les trente dernières années, on arguera que cela n’a rien à voir et que les comparaisons numériques sont indécentes sinon abjectes. Si l’on soutient que l’intégration s’opère mieux qu’on ne le croit, chiffres à l’appui, on sera taxé d’optimisme béat et rappelé à des faits divers sanglants et horrifiques. Si l’on recommande d’adopter une attitude plus bienveillante, plus accueillante, plus tolérante, et de miser sur des mécanismes de réciprocité, l’on est évidemment accusé d’angélisme. Si l’on suggère que les statistiques sont à prendre avec précaution car sans doute que les gilets jaunes non plus ne se reconnaissent pas dans les valeurs de la république, et le niveau de défiance envers le gouvernement, les institutions, la justice, les partis politiques, bref la république, est extrêmement élevé au sein de la population en général, on admettra que oui mais rappellera que les autres ne passent pas à l’action (ce qui n’est pas vrai). Si l’on propose d’introduire une dose de multiculturalisme, d’accepter qu’on ne soit pas tous pareils, puisqu’on ne l’est pas, de fait, pareils, ailleurs que dans des fantasmes assimilationnistes assez effrayants, c’est quasiment du pénal. Si l’on s’aventure sur tous ces terrains, on risque d’être taxé d’islamo-gauchisme, et donc de bannissement.

Leçon numéro 3, par pragmatisme, éviter ces terrains, le réactionnaire y est fort à l’aise ; explorer d’autres tout aussi valides.

Comme dans une prise de judo, une tactique possible est d’accuser la réaction d’être une des sources des problèmes qu’elle dénonce.

Il faut d’abord reconnaître que la situation est très alarmante. Les réactionnaires adorent cela, les situations alarmantes, les catastrophes inévitables, les effondrements cataclysmiques. Ils affectionnent les murs. Pour séparer les différences et éviter coûte que coûte un « vivre-ensemble » raillé et honni, mais aussi les murs dans lesquels on va tout droit, selon leur expression préférée. La situation est alarmante pas tant pour l’injustice que subissent des millions de musulmans français assimilés à un peuple qui « pose problème », encore que cette injustice soit réelle, mais pour les dangers qu’elle pose sur la société dans son ensemble, sur les non-musulmans qui sont les seuls qui importent pour le réactionnaire.

Une des causes du terrorisme, c’est cette pensée réactionnaire et ultrasécuritaire, formidable outil de recrutement pour les islamistes radicaux et planétaires. Rien de tel pour radicaliser que le sentiment d’humiliation du candidat à la radicalisation. Or il suffit de mettre une loupe grossissante sur le langage réactionnaire dont ce candidat est la cible pour alimenter ce sentiment.

L’autre conséquence de la surenchère réactionnaire est la mise en péril de la liberté d’expression et une insidieuse erdoganisation de notre société. Erdogan (comme Poutine, Assad ou Xi) utilise d’ailleurs abondamment la menace terroriste (kurde ou des partisans de Gülen, son rival) pour asseoir son pouvoir. En France, un ministre de l’Éducation nationale a critiqué les travaux de chercheurs universitaires en sciences humaines. Il les rendait presque responsables du terrorisme. Je ne suis pas sûr que même Erdogan ait osé cela. De là à interdire leur parole, il n’y a qu’un pas. On instaure ainsi des polices de la pensée. On bannit des termes comme islamophobie, alors qu’il est évident qu’une telle phobie (peur) de l’islam existe et qu’elle est entretenue par les réactionnaires, qui espèrent effacer une réalité en interdisant le mot la décrivant. Du reste, la Turquie est l’un des rares pays au monde qui ait, avec la France, ce concept de laïcité comme outil idéologisé de bannissement de la démonstration religieuse.

La stratégie d’escalade réactionnaire peut servir le projet islamiste d’une guerre de religions. Pas l’islam contre la religion chrétienne, mais son ersatz, la laïcité. En focalisant la laïcité sur sa seule opposition à l’islam, on en fait une religion avec des dogmes, des lois intouchables, des martyrs et des saints (les victimes du terrorisme), des cérémonies (à la Sorbonne), des commémorations (les dates anniversaires des attentats), des évangélistes, des prières même, un clergé, des hérétiques désignés à la vindicte populaire. Or la religion est une fiction qui nous fait sortir du cadre de la raison et pousse à l’excès. Pour la liberté de la caricature élevée au rang de rite religieux suprême de la laïcité, nous serions ainsi prêts à sacrifier des pans entiers de notre liberté d’expression, y compris universitaire. Le concept de catholique zombie d’Emmanuel Todd est dans ce contexte assez puissant. La France est catholique, elle n’a jamais rompu avec cette religion, elle l’a juste transformée, lui a donné un autre nom, un autre clergé, d’autres cérémonies : la laïcité.

J’aurais recours à une métaphore maladroite mais efficace de Yoal Harari. Le terrorisme est une mouche, la France un éléphant, et ils sont dans un magasin de porcelaine. La porcelaine, ce sont nos acquis, notre civilisation, notre liberté, la tolérance, l’accueil. C’est beau, la porcelaine, mais c’est fragile. Le but de la mouche est de rendre l’éléphant fou pour lui faire tout casser. Il faut bien réaliser que nous avons affaire à une mouche, un faible, et tuer la mouche tout en résistant à ses tentatives de nous rendre fou. Pour cela, il faut penser à la porcelaine.

Pour filer la métaphore, le réactionnaire répliquera que le terrorisme n’est pas une mouche mais une organisation tentaculaire internationale et qu’il y a porcelaine et porcelaine. L’accueil et la tolérance et cet affreux « vivre-ensemble » sont des pièces que l’on peut briser, contrairement à des valeurs françaises, une somme de détails insignifiants, gravitant autour des prénoms, des recettes de cuisine, des modes vestimentaires. Sans rentrer dans ce débat de la force du faible, les faits montrent que même un individu quelconque sur lequel une organisation tentaculaire n’a pas mis la main est capable, avec ce qu’il faut de haine, d’aller acheter un couteau de cuisine et faire du mal. L’enjeu est d’empêcher cette haine, de ne pas lui permettre d’advenir.

Le réactionnaire propose une solution implicite. En affirmant que deux peuples coexistent en France qui n’ont rien en commun (AF le fait explicitement en affirmant que même une guerre ne serait pas « civile » car il ne s’agit pas du même peuple), et en admettant que le retour rêvé à une situation ex ante sans musulmans est en pratique impossible, la solution implicite des réactionnaires est un apartheid, une société à l’israélienne avec deux classes de citoyens et des territoires séparés. Préfère-t-on la France d’aujourd’hui avec ses problèmes, ses chaos, mais aussi ses espoirs, même maigres, ses tentatives d’intégration, même boiteuses, son énergie, même si pas toujours « civilisée », son ouverture à l’autre, même si sa tête ne nous revient pas, ou une France des murs, des checkpoints, de l’armée, peut-être plus sécurisée et encore, pas sûr, mais quadrillée. Quand la France se regarde dans la glace, que préfère-t-elle ? Telle est la question fondamentale.

La femme

L’autre bête noire du réactionnaire, c’est la femme. Pas la femme quand elle est douce et soumise, objet d’un amour romantique. La femme qui revendique, accuse, aspire à autre chose que sa douceur de femme.

Leur stratégie est à la fois politique et judiciaire. Sur le plan politique, c’est le féminisme, ou néo-féminisme (c’était toujours mieux avant, quand Elisabeth Badinter, une autre réactionnaire très respectée dans ces cercles, en avait la charge) qui est accusé de tous les maux. Selon les réactionnaires, la femme n’est pas victime d’inégalités, ce sont au contraire l’homme et le père qui sont victimes de ses aspirations égalitaires mal placées. Les arguments sont multiples et assez efficaces : c’est difficile pour les hommes aussi, ils meurent plus jeunes, sont morts plus nombreux du Covid, on s’attend à plus d’eux, et rien n’empêche aujourd’hui une femme d’avoir exactement les mêmes droits que les hommes. Il est indéniable que la cause féminine a connu des progrès significatifs depuis 1945, il n’en demeure pas moins qu’il n’y a pratiquement (j’utilise « pratiquement » pour tenir compte des quelques rares exceptions) aucune femme PDG de CAC 40, prix Nobel, panthéonisée, palme d’or à Cannes, médaillée Fields, prix Goncourt même (10 sur 100 !), président de la République française ou premier ministre, académicienne, leader de groupe de rock, etc. etc. L’académie est un exemple intéressant car elle n’est pas le couronnement d’un travail spécifique, mais d’une vie, d’une œuvre, elle ne suppose aucune compétence, et les élus ne sont pas des génies, la plupart étant voués à l’oubli. Impossible de faire valoir une quelconque méritocratie là. Alors, pourquoi six femmes sur trente-cinq ? Et pas vingt, voire vingt-neuf (le nombre actuel d’hommes) que chacun saura trouver sans peine. Pourquoi pas que des femmes, comme c’était le cas pour les hommes pendant des siècles. Il n’y a aucune explication si ce n’est la perpétuation d’une inégalité systématique et d’un entre-soi masculin. Les femmes représentent 50% de la population et sont aussi compétentes voire plus que les hommes une fois en charge.

Sur le plan judiciaire, le réactionnaire est très embêté par les procès de perversité. Il fait appel à la présomption d’innocence, la galanterie ou je ne sais que motif civilisationnel, même quand les faits d’agression sexuelle ou de viol sont reconnus. Sur ce point, les excès du camp adverse sont réels. En tant qu’homme, il semble compliqué aujourd’hui de naviguer sur les eaux troubles de la séduction, cette phase dans la relation entre un homme et une femme qui est par définition ambiguë. Il y a dix ans, j’aurais pu dire à une femme au cours d’une soirée « tu es ravissante », je n’oserais plus aujourd’hui. On est peut-être allé trop loin dans l’aseptisation des relations, ou pas, je l’ignore, peut-être que dire à une femme « tu es ravissante » était en effet une agression. Pour autant, le réactionnaire va utiliser cette ambiance, mettre en exergue ces possibles excès, pour questionner la réalité des crimes ou délits parfois reconnus par leurs auteurs eux-mêmes, les « penser », les « nuancer », les individualiser. Cette indulgence est en revanche refusée pour d’autres crimes, voire écarts de conduite plus banals et notamment le harcèlement de rue imputé aux immigrés. Le réactionnaire s’offusquera à la fois de la contextualisation sociale que proposent certains commentateurs de gauche pour expliquer des larcins de jeunes de banlieue et d’une justice hors de contrôle quand elle sévit contre des bourgeois accusés de crimes sexuels.

Les droits de l’homme

Le réactionnaire de modèle courant considère que le concept de droits de l’homme est dévoyé, et sert à tout un ensemble de populaces de race et civilisation inférieures comme argument d’émancipation. Tant qu’il s’agissait des droits de l’homme blanc, européen, représentant de la civilisation occidentale, la seule considérée comme digne de porter le nom de civilisation, le réactionnaire n’avait pas de problème. Or le concept a été accaparé par d’autres peuples qui n’ont produit ni Shakespeare ni Racine et se mettent soudain à vouloir revendiquer des « droits ». Si le réactionnaire est outré de la chute de Coleman Silk, un personnage de roman devant jouir de ses droits de l’homme, il l’est tout autant quand des noirs américains victimes de discriminations largement documentées se prévalent des droits de l’homme pour défendre leur cause. Il s’agit d’un réflexe corporatiste. La corporation est ici la race, la civilisation. Celles-ci sont conçues par le réactionnaire comme intrinsèquement en opposition à d’autres, dans une vision territorialiste. La « civilisation » serait une sorte de territoire fictif que le réactionnaire défend contre ce qu’il considère être des agressions, des tentatives de conquête, des prétentions territoriales. C’est en cela d’ailleurs que le réactionnaire est très attaché à l’idée de nation, qui le rassure par la concordance entre son idée territorialiste de la civilisation et l’existence de frontières physiques la délimitant. La civilisation française est un territoire conceptuel (historique, idéaliste) auquel correspond un territoire physique, la France. L’un et l’autres doivent rester fermés, étanches, préservés, et inchangés. Or les droits de l’homme sont une tentative de pénétrer ces territoires et d’en compromettre l’immobile éternité. C’est là aussi que l’on constate la prévalence de l’esthétique dans l’approche réactionnaire. Une civilisation produit des livres et des œuvres d’art. Cela la définit et la supériorise. Que la civilisation occidentale et européenne en particulier soient à l’origine des pires guerres, massacres, assassinats, exterminations, conquêtes et colonisations de l’histoire de l’humanité, très loin devant toute autre type de civilisation, importe peu, dès lors qu’elle a produit des grands livres, des tableaux sublimes, des partitions de musique et des belles manières. La civilisation occidentale c’est la barbarie avec des grands écrivains.

Le progrès

Le réactionnaire hait tout ce qui touche de près ou de loin au progrès. Qu’il perçoit comme une régression, en tant que changement dans un ordre établi fictif qui se situe on ne sait où dans l’espace et le temps. Sa stratégie est simple, il ne souligne du progrès que l’aspect nocif, les externalités négatives comme on dit en économie. Example type : la haine des éoliennes car elles enlaidissent le paysage. On passe sous silence leurs bénéfices, les moyens de réduire les externalités négatives d’enlaidissement (par exemple on les plantant en haute mer) et les externalités négatives de leurs alternatives comme les centrales à charbon ou le nucléaire qui les unes et les autres enlaidissent des paysages, polluent, etc. Autre exemple : tout changement apporté à la langue, corps éternel et immuable qu’il ne faut pas toucher. Même procédé : focalisation sur l’externalité négative, souvent d’ordre esthétique, égotiste (l’amour de tel ou tel mot), pour dissimuler une phobie du changement. Chacun sait que la langue est vivante, elle évolue ; personne ne regrette de ne plus parler comme Molière, et Céline est sublime avec la même langue et, en même temps, une langue transformée. La beauté d’une langue est d’accueillir en son sein, de faire naître, à la fois Rabelais, Racine, Balzac, Proust, Céline, Modiano, Genet, la poésie de Gracq et la sinistrose de Houellebecq. Une langue exclusivement racinienne serait une horreur.

Autre tactique du réactionnaire, celle du « mais on marche sur la tête », la recension de toutes les bizarreries progressistes. La préférée gravite autour de la famille et les nouveaux modes de procréation qui seraient annonciateurs d’un cataclysme, d’un effondrement, on va voir ce qu’on va voir, etc. L’ordre établi auquel on touche, dans le triptyque pétainiste famille, travail, patrie, c’est la famille. Selon le réactionnaire, la famille serait un ordre naturel et le rompre néfaste pour les enfants qui ont besoin d’un père. Au risque d’être présomptueux, ces arguments n’ont aucun fondement logique. La littérature, le cinéma, Freud, nos réveillons de noël le montrent sans appel : il n’y a pas plus dysfonctionnel qu’une famille avec papa et maman. N’est-elle pas la source de toutes nos psychoses ? Je ne dis pas que ce serait mieux avec deux mères ou deux pères, je n’en sais rien, mais on ne rompt aucun équilibre idyllique avec papa et maman. Des livres récents qui ont fait grand bruit, comme La Familia grande, ont montré l’horreur d’une famille avec papa et maman et pas n’importe lesquels, des papas et mamans d’élite qui avaient tout : argent, culture, postes au sommet de l’état et appartements autour du jardin du Luxembourg. De son côté, Obama a vu son père une seule fois dans sa vie, il a l’air de bien aller. Rien n’interdit à des salauds d’avoir des enfants qu’ils risquent de martyriser, je ne vois pas pourquoi on l’interdirait à deux femmes. Ce besoin de père est, je le crains, culturel.

Le pire en termes de progrès et de marche sur la tête est une atteinte à la langue : l’écriture inclusive. Plus que le musulman, plus que la femme, plus que la lesbienne qui veut des gamins, le réactionnaire de modèle courant abhorre une chose : l’écriture inclusive. Celle-ci a toutes les caractéristiques qui l’horripilent : le souci de l’autre, de l’égalité (valeur honnie, le réactionnaire est extrêmement attaché à l’inégalité élitaire), de la femme, du respect de la différence, l’affront à la langue, à son histoire millénaire, à son immobilité, un latin qu’on n’a fait au fil des siècles que dépraver. Le mot même d’inclusion insupporte au plus haut point le réactionnaire, antithétique qu’il est à toutes ses croyances viscérales, en la différence, l’exclusivisme, la supériorité, la suprématie, les murs, les frontières, les check-points, la séparation, la ségrégation, la relégation, la désignation de la différence comme infériorité, de l’autre comme coupable d’être né et d’être là, à gêner, à traîner sa misère dans les parages, avec sa sale tête et ses manières rustres, sa violence et son insensibilité à la perfection de la phrase de Flaubert. L’inclusion ose toucher à tout cela, à la suprématie du blanc sur son piédestal, son amas de culture millénaire produite par des blancs et leur écriture exclusive.

C’est politiquement incorrect de dire cela, mais les réactionnaires me le pardonneront puisqu’ils n’aiment pas cela, le politiquement correct, et qu’ils n’aiment pas non plus les personnes qui se sentent indûment blessées, mais réactionnaire c’est fondamentalement un truc de vieux. Très schématiquement, l’adolescence, âge honnie des réactionnaires, est celui des espoirs, des possibles, du lyrisme, des aspirations, des rêves de changer le monde, et plus on vieillit, plus on s’installe, plus on perd ses neurones, à mesure qu’on acquiert des biens et prend du bide, on supporte de moins en moins le changement, la différence, on craint la perte, on est persuadé d’avoir quelque chose à perdre. Les réactionnaires les plus connus de la place le deviennent de plus en plus avec l’âge. AF dit explicitement que la jeunesse est un âge de la bêtise et son rêve pour un adolescent serait qu’il soit vieux, pas qu’il le devienne, qu’il le soit même quand il est jeune. Evidemment, il y a des contre-exemples, comme une autre bête noire, Stéphane Hessel, dont le Indignez-vous est un livre voué aux gémonies, ou des jeunes frontistes. Mais en règle générale, ça vieillit bien la réaction.

Je suis comme AF : j’aime la beauté. Des paysages, des œuvres d’art, des personnes, mais des idées aussi, de l’intelligence. Comme les éoliennes, les réactionnaires enlaidissent le paysage intellectuel. Mais contrairement à elles, elles n’ont pas d’externalités positives. Alors il faut lutter contre eux et ne pas laisser s’installer leur règne. Ce n’est pas juste que c’est toxique, ou mauvais, c’est foncièrement laid.

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