Rohmer me manque tellement que quand je le vois réincarné et croise son fantôme en sous-impression d’un film, j’éprouve une joie profonde. A l’abordage ! est le film rohmérien par excellence, film de vacances, préface à Paris, quête amoureuse, déception amoureuse, quête assouvie, et exploration d’un lieu. L’exploration d’un lieu surtout, ce coude de rivière, ce rien du tout topographique. Rohmer a fait beaucoup de films de plage et j’adore le concept de film de rivière dont on pouvait ressentir le vibe poétique dans Astrée. Ce qui est réjouissant ici, c’est que des blacks ont fait leur entrée dans cet univers et quel plaisir d’en faire des personnages rohmériens, pas des putains de cas sociaux, juste des personnages amoureux et déçus et pendus à leur téléphone dans l’attente du message de la personne aimée.
Ce film est touché par la grâce, les comédiens sont magnifiques, à l’intersection du jeu (des regards, des silences) et du naturel. C’est un naturalisme d’un genre nouveau, d’une grande douceur et que le jeu et la comédie rendent plus légers. Quand Félix n’arrête pas de consulter son portable pour surprendre le message tant attendu, le comédien est tellement bon qu’on a l’impression que ce n’est pas Félix, mais lui, vraiment, le comédien en dehors de l’histoire, qui a son sort pendu à ce message. Contrairement à du Rohmer, le film est aussi très drôle, plus Rozier dans ce sens, autre grand cinéaste des vacances.
Dans la France de la fin 2021 qui est, cher moi qui me relis dans vingt ans, mais vraiment crépusculaire, où les valeurs « républicaines » sont quasiment devenues des valeurs fascistes et tout le monde l’accepte, le fascisme est la norme, cette escapade dans la Drôme – il s’agit littéralement d’une escapade, d’une fuite, d’un coup de tête, d’une parenthèse cachée dans notre misère morale – m’a fait un bien fou.