Il y a des choses qui rythment une vie et reviennent à intervalles réguliers. Elles n’ont ni la continuité d’une routine, ni l’unicité d’événements exceptionnels, mais la saveur du déjà-vu et des variations autour d’un thème. Ce sont les films d’un réalisateur aimé, les romans d’un écrivain admiré, les marronniers en fleurs et les voyages à New York.
Quand j’entre dans Manhattan ce mercredi 20 avril 2022, un véritable plaisir de retrouvailles m’étreint. La dernière fois, c’était avant le Covid, en novembre 2019, pour le New York City Marathon. Rien n’avait changé depuis. L’énergie est intacte. Le taxi me propulse à toute allure, bousillant mon estomac, au cœur de l’action, dans ce chaos si spécifique où se côtoient des businessmen gominés marchant d’un pas déterminé dans leurs énormes chaussures cirées, des businesswomen perchées sur des Stiletto et accrochées à leurs portables, des ouvriers de travaux de chaussée enveloppés de fumées impressionnantes, des touristes, des livreurs, etc. L’entrée dans Manhattan est une immersion immédiate dans le royaume du bruit sous toutes ses formes perpétuelles.
À chaque fois que je visite la ville, se pose le dilemme de l’hôtel. Si l’on séjourne dans le Midtown près de Central Park, on profite de ce dernier, mais le quartier est chaotique le jour, désert et déprimant la nuit. Times Square est l’un des endroits les plus affreux sur terre ; à l’ouest, Hell’s Kitchen porte bien son nom. Au sud de Soho, les quartiers sont plus agréables, plus aérés, les restaurants bien meilleurs et l’on peut marcher sans être aspiré dans le tourbillon de la foule. En revanche, on est loin du parc et des buildings.
Indécis, j’ai fait le choix du milieu : un hôtel pile au centre entre le Financial District et le début du parc, et cet hôtel, le Park Terrace Hotel, surplombe Bryant Park, une minuscule oasis de verdure et de relatif calme dans la matrice survoltée de la ville. Le choix s’est révélé excellent ; je pouvais continuer de courir au parc, Soho était un peu moins loin, Bryant Park ravissant, les buildings alentour d’une miroitante beauté, se reflétant les uns dans les autres, comme dans des plans d’eau verticaux, et se transformant, la nuit, en joyaux luminescents.
J’ai instauré une routine bien réglée. Tous les matins, je courais à Central Park, puis je revenais vers l’hôtel pour acheter des fruits au Whole Foods Market de la 6ème avenue et un cappuccino chez Blue Bottle de la 40ème rue. Ensuite, je les dégustais dans Bryant Park, au soleil, ce petit territoire paisible entouré de chaos. Je remontais ensuite dans ma chambre, prenais une douche et rejoignais ma famille dans un restaurant.
Autour de cette routine, la journée se compliquait. Je suis arrivé le mercredi 20 avril, ai travaillé sans relâche pendant deux jours, me suis évadé samedi matin à Central Park pour une heure, et ai travaillé le reste du jour. Ma famille m’a rejoint samedi soir, nous avons dîné sur la terrasse de notre hôtel, un rare et d’autant plus appréciable moment de répit. Dimanche matin, nous sommes retournés à Central Park, puis nous avons brunché chez des amis dans le Upper West Side, travaillé, et vers 19 heures 30, nous sommes partis en direction de New Haven dans une Toyota 4 Runner pour visiter le campus de Yale. Nous avons effectué le check-in dans un hôtel de province, j’ai travaillé dans le lobby jusqu’à 23 heures, finalisé le projet, que j’ai fêté seul avec une bouteille pré-mixée de Old Fashionned prise dans le frigo de l’hôtel.
Le lundi, nous avons visité le campus et le centre-ville, déjeuné à l’Atticus, puis certains d’entre nous sommes allés à East Rock Park. Le mardi, ce même sous-groupe est retourné à Manhattan, a dîné dans un restaurant japonais sur Lexington. Le mercredi, j’ai travaillé, fait du sport à la gym, déjeuné à Bryant Park, visité la Library et Grand Central Station, et dîné dans un restaurant indien.
Le jeudi, nous étions enfin tous réunis, nous avons passé la journée à Soho, puis dîné dans un restaurant mexicain avec des amis, et nous sommes rentrés à pied, de la 20ème à la 40ème rue. Le vendredi, nous avons déjeuné à Chelsea, visité le Whitney Museum, ainsi que la petite île en face du musée sur le Hudson River. Ensuite, nous sommes remontés en empruntant la High Line, en faisant face à l’immeuble The Edge et sa terrasse trapézoïdale suspendue à des centaines de mètres de hauteur, et avons dîné chez Vestry, un restaurant étoilé Michelin de Soho.
Le samedi, nous avons visité Nolita, puis sommes retournés à Central Park pour admirer son allée des cerisiers en fleurs, avant de revenir à l’hôtel pour prendre la direction de JFK.
Comme dans toute expérience répétitive, il y a des moments à New York que j’apprécie particulièrement : le jogging à Central Park ; la visite des magasins Muji, notamment celui de la 5ème avenue, havre de paix et de beauté, baigné de parfum et d’opéra japonais ; les balades à vélo avec les vélos Citibike ; le jogging du week-end sur la Greenline qui longe la Hudson River pendant 750 miles ; la commande d’un cocktail au restaurant ; le rituel du retour à Paris.
Je me demande ce qui m’attire dans cette ville. Est-ce Central Park, avec son rectangle parfait et bucolique qui tranche avec l’urbanité déchaînée ? Ou bien les flux incessants de voitures, de camions, de foules, de nuages, de vent, d’eau, d’images ? Est-ce l’idée d’être emporté par ces flux ? La facilité avec laquelle on peut s’échapper du béton pour retrouver l’eau ? Les bruits, qu’ils proviennent des voitures, des klaxons, des sirènes, des conversations, des avions passant juste au-dessus des immeubles, et soudain un silence ?
Peut-être est-ce la diversité, celle des gens, des quartiers, des cultures, des cuisines, des architectures. Ou alors le côté infernal de la ville, et toutes ses associations bibliques et dantesques, comme si un concept, une fiction, prenait une forme spectaculaire et concrète en acier, en verre, en fumées, en clameurs, en mouvement. Tout cela est à l’opposé de Paris, et de temps en temps, j’ai besoin de m’échapper de Paris pour découvrir son antithèse.