Meilleurs films 2022

Pacifiction, d’Albert Serra

Nope, de Jordan Peele

The Batman, de Matt Reeves

Decision to leave, de Park Chan-Wook

Contes du hasard et autres fantaisies, de Ryūsuke Hamaguchi

Crimes of the future, de David Cronenberg

Hit the road, de Panah Panahi

Top Gun 2: Maverick, de Joseph Kosinski

Licorice pizza, de Paul Thomas Anderson

Pacifiction

Ce film vous obsède longtemps. Il cache son jeu au début, commence sur le ton plutôt léger, satirique, d’une chronique de représentant d’état flemmard dans les îles, chronique toute en douceur. Puis, lentement, sans se départir de sa douceur, il plonge dans les eaux d’une folie planante, de plus en plus inquiétante. 

Très rythmique, le film alterne des images rituelles, répétitives, comme celles de la boîte de nuit ou de la classe S qui louvoie dans la jungle, éclatante de blancheur dans la lumière crépusculaire, avec des morceaux de bravoure hallucinants, des trips littéraux, comme le combat de coqs, la scène sidérante de surf, celle de l’orage ou la sublime séquence finale de la boîte de nuit, scandée par une musique électronique tellurique. 

On ne peut s’empêcher de penser à tous les cinéastes qui hantent le film, de Werner Herzog à Coppola, de Apichatpong Weerasethakul à David Lynch, mais leur ombre n’est jamais pesante, citationnelle, ils semblent errer dans ces décors chavirants d’aube, de crépuscule, avec la même nonchalance gracieuse que les personnages du film. La référence qui m’a accompagné pendant ce qu’on doit appeler une « expérience » est en fait littéraire, une réincarnation improbable et postmoderne de Julien Gracq. Il y a là les mêmes territoires d’arrière-saison, lointains et délaissés, que ceux de l’auteur de La Presqu’île, les mêmes personnages dans l’attente lasse d’un événement venu d’ailleurs, la même contemplation des paysages et des ciels empreints de la poésie envoûtante des territoires fourvoyés, qui dérivent entre la veille et le rêve, sur la crête du néant sans jamais y sombrer. Comme chez Gracq, l’arrière-plan politique est omniprésent mais jamais appuyé, c’est ici l’inanité des politiques et la matrice coloniale en filigrane de tous les rapports, exacerbée dans la scène finale absolument magnifique, et horrifique, menée par le personnage lynchien de l’amiral. 

On a beaucoup parlé de Benoît Magimel qui campe magistralement son personnage mais il faut absolument citer Pahoa Mahagafanau dans le rôle de Shannah, dont la présence est magnétique et Matahi Pambrun, dans le rôle de Matahi jouant une contestation élégante face à la vulgarité fin de règne des personnages anachroniques qui traînaillent là, spectres déboussolés d’un monde ancien.

On sort de là, à des milliers de kilomètres, dans la nuit parisienne, désorienté, comme de retour d’un long voyage dans une jungle imaginaire aux sons estompés et dont les lumières flamboyantes finissent de se consumer.

Laisser un commentaire