Pierre Audi livre une mise en scène classique et élégante de l’opéra de Puccini. Resserré, dense, réduit à l’essentiel, Puccini a élagué la pièce très élaborée de Victorien Sardou dont le livret s’inspire. Trois actes, trois unités de lieu, trois inspirations cinématographiques.
Dans le premier, nous sommes dans la pénombre de l’église Sant’Andrea Della Valle. Une énorme croix est posée sur la scène, socle de marbre monumental et monolithique. Le peintre Mario travaille sur une œuvre néo-classique inspirée de William Bouguereau ; un ecclésiastique converse avec lui ; Angelotti, ancien consul échappé de sa prison, trouve refuge dans la chapelle. L’art, l’église, la politique. L’église fermée est ouverte aux turbulences de la vie romaine déchirée entre républicains bonapartistes, le royaume mafieux de Naples et l’impitoyable papauté. A la fin de l’acte, c’est l’arrivée du terrible Scarpia, dans un long manteau de cuir noir, cheveux luisants et plaqués, personnage diabolique de policier, de délinquant, appartenant à une mafia et des fascismes intemporels. Le Te Deum retentit dans l’admirable tableau fellinien d’un chœur chrétien. La coexistence de cette élévation religieuse et du « fascisme » de Scarpia, si l’on peut se permettre cet anachronisme, est saisissant. Le mal est comme magnifié par la splendeur liturgique.
Le deuxième acte se déroule dans le Palais Farnèse et les appartements de Scarpia attenants à une chambre de torture. Décor viscontien complexe. Avant son arrivée, la lointaine cantate de Tosca interfère avec les chants des sbires dans un dialogue polyphonique. Elle fait son entrée, tard dans la nuit. L’heure est grave. Sous le poids écrasant de la croix suspendue dans le vide, l’intrigue se noue et se dénoue ; les sbires gravitent autour d’elle et de Scarpia, se meuvent dans une chorégraphie sophistiquée, empruntant des couloirs, se croisant dans des ouvertures et fermetures de portes, selon des trajectoires précisément définies entre la chambre et la cellule de torture dont proviennent des hurlements ; la guerre psychologique s’intensifie, chacun manipule l’autre dans un jeu pervers. Tosca est dans la plénitude de sa force et de sa beauté. Objet de désir, elle allie la trivialité d’une fille des rues à une transcendance de diva. Elle se donne et se refuse, attaque et bat en retraite, tenant tête à une bande de malfrats effroyables, jusqu’à tuer leur chef, prête à tout pour l’être aimé.
L’opéra se termine sur la plate-forme du château Saint-Ange, dans une sorte de plaine périurbaine du Pasolini néoréaliste incendiée par l’aube boréale que la musique peint de ses couleurs impressionnistes. Tosca et Mario mourront. Anges déchus, trompés par le stratagème de Scarpia, aveuglés par leur amour, ils sont les victimes de la violence de l’Histoire. Un voile de soie noir tombe sur scène dans un froissement de déchirure, tel un corps suicidé, cependant que la silhouette de Tosca s’éloigne comme dans les deux précédents actes, vers l’aveuglante lumière céleste.
L’opéra de Puccini a quelque chose de quintessentiel. Scarpia est le mal absolu, Tosca l’amoureuse absolue.