Des années durant

Des années durant, nous avons fermé nos frontières, aux réfugiés, aux migrants, à la misère du monde ; les frontières sont désormais fermées sur nous.

Des années durant, nous avons refusé notre aide aux pays pauvres ou en guerre, et, en guise de sympathie, fait le décompte placide de leurs dizaines de milliers de morts ; nous sommes contraints de dépenser des milliers de milliards sur nous-mêmes en comptant les nôtres.

Des années durant, nous avons refusé des vaccins non rentables aux maladies de l’Afrique ; nous sommes acculés à en trouver un pour nous, dans d’impossibles délais, d’impossibles rentabilités.

Des années durant, nous avons détruit la nature et assisté, poliment concernés, au péril qui la menaçait ; les moyens de la détruire sont à l’arrêt et, çà et là, des ciels bleus et triomphants apparaissent.

Des années durant, nous avons soumis le règne animal au régime de la cruauté industrielle car un steak saignant, quand même, ça valait le coup ; nous sommes terrassés par un « ennemi » qui en provient et certains animaux sont les seuls aujourd’hui à jouir de la liberté dont nous sommes privés.

Des années durant, nous avons opposés aux souffrances du monde notre unique raison d’être : se réunir sur des terrasses pour y boire des verres ; elles sont désertes et l’on se demande si un jour l’on osera encore s’y agglutiner.

Des années durant, nous avons contrôlé les indésirables, ceux qui ne possèdent pas de papiers ou la tête qu’il faut ; chacun d’entre nous peut être contrôlé dans ses plus simples activités et payer une amende pour avoir marché dans la rue.

Des années durant, nous avons réduit les coûts, en priorité ceux des hôpitaux, des retraites, des plus faibles ; nous n’avons pas suffisamment de lits et les vieux meurent par milliers.

Des années durant, nous avons sacralisé nos morts et nos victimes et relégué ceux des autres dans des masses anonymes ; nous ne pouvons plus enterrer nos morts qui se dissolvent dans des courbes exponentielles.

Des années durant, nous avons cherché des ennemis, les avons accusés de tous nos malheurs, leur avons consacré toute notre haine ; malgré nos efforts, nous sommes incapables de pointer le doigt sur le moindre ennemi.

Des années durant, le rapport entre le nombre de morts palestiniens et israéliens était de 10 à 50, suivant les situations, et nous trouvions cela tout à fait normal, représentatif de la différence entre colons et colonisés, démocratie et terrorisme, civilisation et barbarie… Le virus a tué soixante fois plus d’Israéliens dans leurs villes développées que de Palestiniens dans leurs territoires surpeuplés, fermés, miséreux.

Des années durant, nous avons glosé et ergoté et légiféré sur les signes religieux ostentatoires et les voiles moyenâgeux qui couvrent les visages des femmes. Nous sommes obligés de masquer notre visage, c’est le moindre des civismes, un signe de respect d’autre.

Des années durant, nous avons protesté contre tout, dans des mouvements de masse, crachant sur notre paix, notre richesse, notre santé, nos progrès ; notre paix, notre richesse, notre santé, nos progrès sont menacés et toute réunion nous est interdite pour les préserver.

Que retiendrons-nous de cette crise ? Comment nos vies changeront-elles ?

J’en prends le pari, elles ne changeront en rien.

Nous reprendrons nos habitudes, et, sur nos terrasses à nouveau bondées, nous nous glisserons à nouveau dans notre égoïsme, notre inhospitalité, notre avarice et notre cruauté.