Manderlay de Lars Von Trier

C’est avec beaucoup de réticence que je me suis finalement décidé à louer le DVD de Manderlay, la suite de Dogville. D’une part, les critiques étaient très mauvaises : dans le conseil des dix des Cahiers du Cinéma par exemple, les quatre étoiles (chef-d’œuvre quand même !) de Jean-Michel Frodon ne faisaient pas le poids face à plusieurs « Inutile de se déranger » assassins. Je suis sensible aux critiques car lorsqu’elles sont aussi radicales, elles parasitent ma perception du film, me font douter de mon propre avis et du coup l’influencent. D’autre part, se taper un Dogville bis, moins l’effet de surprise du dispositif original et sans Nicole Kidman ne me tentait pas trop. Ce sont finalement la durée du film (deux heures alors que Dogville en faisait trois, donc investissement temporel raisonnable), les alternatives que la vidéothèque proposait (Combien tu m’aimes ! ou Le temps qui reste) et la pluie excluant toute activité non casanière qui me convainquirent de franchir le pas.

Je ne le regrette pas.

Mais avant de dire pourquoi, un retour en arrière avec Dogville. Ce film m’avait enthousiasmé ! Les critiques mitigées (les Cahiers parlaient alors de roublardise, Cannes avait préféré le surestimé Elephant de Gus Van Sant qui proposait en guise de chef-d’œuvre absolu deux heures de lycéens marchant filmés de dos) n’avaient pas eu raison de cet enthousiasme. Contrairement à des amis qui furent saisis par les messages « philosophiques » de Dogville (en gros les méchants pauvres ne méritent pas plus de clémence que les méchants riches), c’est le procédé cinématographique qui me marqua. Un langage nouveau prenait forme (avec des limites dont je parle dans un instant) de la fusion du théâtre, de la littérature et du cinéma.

Du théâtre car le film se déroule sur une plate-forme en bois sur laquelle le décor est dessiné en 2D, avec quelques rares éléments réels, jetés çà et là comme des vestiges. De la littérature car une voix off omnisciente (fait assez rare au cinéma, celle d’un narrateur externe qui n’est pas un personnage) accompagne tout le film, parfois en en paraphrasant simplement les images, dans un style emprunté au conte philosophique et à la poésie (la très belle scène du pollen printanier qui tombe lentement, ou celle dans laquelle une lumière rouge irradie la chambre du personnage aveugle). De la littérature toujours car le film est chapitré (dix chapitres si ma mémoire est bonne), avec des titres rappelant les romans anglais du XIXème siècle (Chapitre II où notre héroïne etc.). Du cinéma enfin car il ne s’agit pas de théâtre filmé par une caméra neutre. Celle-ci est au contraire omniprésente, souvent tenue à l’épaule, empruntant des angles cinématographiques (des plongées par exemple, inconcevables au théâtre), utilisant des trucages (comme la très belle scène dans laquelle Grace dort sous une bâche dans un camion de pommes).

Un nouveau langage donc d’une réjouissante inventivité. Mais avec des limites. Le film ne vaut que par son procédé. Dans un décor classique, l’intrigue n’aurait aucun intérêt (de l’aveu même de Lars Von Trier). De plus le langage s’épuise encore plus vite que celui du Dogme (voir la réticence que j’avais à revoir un autre film sur le même mode).

Revenons à Manderlay. La bonne surprise n’est pas seulement due à mes faibles attentes. Le procédé reste séduisant. L’intelligence de Lars Von Trier est de n’y avoir rien changé, de ne pas y avoir apporté des aménagements qui auraient fait office de désaveu. Le décor est encore plus beau dans son dénuement que la première fois, avec une grille, des colonnes romaines, perdues dans ce vide horizontal et noir.

L’actrice est extraordinaire (Bryce Dallas Howard que je ne connaissais pas, elle est actuellement dans le dernier film de M. Night Shyamalan). Elle investit son personnage avec beaucoup plus de force que Nicole Kidman, le faisant constamment vaciller entre certitude et doute, conviction et dilemme, force et vulnérabilité. Mais ce qui fait la vraie beauté du film, c’est la sensualité qu’elle y insuffle. Le procédé Dogville était d’une froideur trop intellectuelle. Là, la chair palpite. Mélange de culpabilité et de plaisir que procurent à Grace ses fantasmes de mâles noirs dont la peau reluit de l’eau du bain. Erotisme de la scène où, à son corps mi-consentant mi-défendant, elle se fait prendre (et perdre) par un de ces mâles (le « charmeur », excellent et sculptural Isaach de Bankolé). Orgasme sadique dont elle semble saisie quand elle le fouette pour le punir de sa virile duplicité.

Je ne dirai pas grand-chose de l’intrigue, qui se veut encore une fois réflexion philosophique sur l’Amérique et plus généralement la démocratie, avec l’éternel débat insoluble de l’opportunité ou non de confier à des peuples opprimés de longue date, déshabitués donc de toute autonomie décisionnelle, les clés de leur sort. Débat effectivement d’actualité dont le film montre assez bien la complexité, mais qui selon moi passe derrière sa richesse cinématographique indéniable.

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