Notes sur de mauvais films

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Trois mauvais films qui n’ont rien à voir les uns avec les autres.

1/ Le scaphandre et le papillon est le genre de film dont on sait tout dès la bande annonce, ces films-idées, qui exploitent à fond une « bonne » histoire, une histoire vraie en l’occurrence, celle de Jean-Dominique Bauby, qui a perdu ses capacités motrices et la parole, se retrouvant enfermé à l’intérieur de lui-même (locked-in syndrome) suite à un accident cardio-vasculaire. On connaît tout du film dès la bande annonce non seulement parce que l’histoire est prévisible, mais aussi parce que le parti-pris stylistique est monolithique (utilisation de la caméra subjective, de flash-backs oniriques…). Le film délaisse l’ironie de sa première partie, pour plonger dans un sentimentalisme larmoyant. Cela dit, deux éléments méritent qu’on s’y attarde.

D’abord la création de ce langage dont les lettres se forment au rythme des clignements d’œil de Bauby. L’orthophoniste et ensuite la secrétaire littéraire passent en revue les lettres de l’alphabet classées par ordre d’occurrence et lorsqu’elles arrivent sur la bonne lettre, Jean-Dominique Bauby cligne de l’œil. Chaque mot se construit ainsi patiemment, laborieusement. Ce procédé remet en cause l’immédiateté des mots. Quand on dit merci, je t’aime ou je te déteste dans la vie courante, le mot est immédiatement là, son sens, en tout cas littéral, est entier dans l’instant. L’émotion que le mot suscite est en revanche progressive, comme s’il y avait un temps de transformation du sémantique à l’émotionnel. Avec Bauby, le rapport est inversé. Chaque mot est une révélation progressive de sens, synchrone à une montée en puissance émotionnelle. Le champ des possibles du mot en gestation, d’abord infini, se réduit peu à peu, au fur et à mesure que le mot prend forme, créant un suspense sémantique assez poétique et opérant aussi la transformation émotionnelle. L’instant de reconnaissance du mot est très beau car il s’accompagne d’un sourire, d’une larme, d’une émotion, instantanés.

Le film tansmet également avec force le sentiment d’enfermement. On en sort terrifié à l’idée de pouvoir être coupé de soi, intellectuellement autonome, mais emprisonné dans un corps soustrait à toute autorité. Cette paralysie totale est d’autant plus terrible qu’elle est perçue à travers l’imagination, débridée elle, de Bauby. Le contraste entre emprisonnement corporel et liberté imaginative accentue la force de l’une et de l’autre et la claustrophobie du corps enfermé.

2/ La saison 6 de 24 heures chrono est le deuxième mauvais film. Fan de cette série, je ne suis pas vraiment persuadé que ce soit un mauvais film. Mais il faut reconnaître que les épisodes sont inégaux, les dialogues souvent ridicules et le manichéisme de base remplacé par un non manichéisme simpliste où les personnages oscillent de manière un peu trop ostentatoire entre le bien et le mal, l’hésitation et le courage. Pourtant, la série se révèle sous un jour (et une nuit) différents à partir du moment où l’on se rend compte que le sujet n’est pas tant de sauver le monde d’un cataclysme nucléaire, même pas d’empêcher en dernière seconde des terroristes qui personnalisent les fantasmes de peur des Américains (l’islam, la Chine, les Russes), de s’attaquer à leurs fantasmes de bonheur (des villes de la Californie), mais que le sujet est tout banalement celui de couples qui s’aiment, se séparent et se retrouvent : Bauer et Audrey, le vice-président et sa maîtresse, Karen et Buchanan, etc. L’intensité de l’action est ainsi transférée dans les relations de couples. Une crise de couple est gérée avec la même urgence, les mêmes tensions qu’une guerre planétaire nucléaire. En gros, c’est du Bergman mais où les longues masturbations intellectuelles, les épiques combats des mots et des affects, sont remplacés, sans perte d’intensité, par des guerres, des morts par milliers, des menaces sur l’espèce humaine. Dans la veine bergmanienne, 24 heures est aussi une plongée dans les affres des relations filiales entre père et fils : comment être fils, frère de salauds. Seulement voilà, alors que chez Bergman, la saloperie est principalement verbale pour ne pas dire psychologique, faite de minuscules mais profonds traumatismes, sentiments de jalousie, de haine, d’humiliation, dans 24 heures, la saloperie consiste à faire sauter la planète.  

3/ Ken Park est le troisième mauvais film. Il montre avec une complaisance insupportable les pulsions suicidaires, incestueuses, morbides, onanistes, etc. d’adolescents perdus entre d’une part la découverte mi-amusée mi-effrayée de leurs propres fantasmes, et d’autre part des parents givrés, caricatures de bêtise, de lubricité, d’autoritarisme. La caricature est justement poussée trop loin. A trop vouloir charger leurs personnages, leur refuser tout côté positif ou simplement humain, les auteurs les rendent irréalistes et c’est profondément énervant. Sur des sujets similaires, l’univers tourmenté de l’adolescence, le combat inégal entre des êtres fragilisés par leur transformation et les affects bouillonnants qui les prennent d’assaut, Gus Van Sant a réalisé des chefs-d’œuvre comme Elephant et Paranoid Park, où le trait est beaucoup moins forcé et le résultat infiniment plus troublant et Sam Raimi a réalisé Spiderman où le trait est beaucoup plus amusant et le résultat flamboyant.