La lutte des classes du rire

J’ai vu dernièrement Bienvenue chez les Chtis et la pièce de Yasmina Reza le Dieu du Carnage.  

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Dans le premier, il s’agit d’un rire populaire qui a relevé le moral d’une France plongée dans la crise (des subprimes, de l’euro fort, de Trichet qui ne baisse pas les taux d’intérêt, de Sarkozy qui ne met plus de Rolex). Une des caractéristiques fondamentales de ce rire fédérateur est sa gentillesse, une valeur pourtant décriée en France (« trop bon, trop con ») où l’intelligence est souvent méchante car concurrentielle, être intelligent signifiant être « plus intelligent que » (c’est ce qu’on appelle communément la méritocratie). L’absence totale de cynisme a plu, a rassuré les foules en quête de repères de solidarité, de valeurs fraternelles, dans une société structurée en blocs haineux ou dénigrants les uns envers les autres. Le film s’accorde même un message humaniste, dans le genre « aller à la rencontre de l’autre aussi différent soit-il peut réserver des surprises anthropologiques et révéler des réservoirs de tendresse transcendant les antagonismes (régionaux, linguistiques, etc.) ». Bien entendu, pour pouvoir réunir des millions de spectateurs dans cette communion de sympathie et de bonhomie, les blagues doivent être basiques, des jeux de mots fondés sur des quiproquos sémantiques primaires (en général remplacement d’une syllabe par une autre, guère plus) exploitant  à fond l’accent chti (« les chiens ? Ah les siens », « coco colo ? Ah ! Coca Cola »). Chaque jeu de mot est surligné et expliqué afin de s’assurer que le dix-millionième spectateur l’a bien compris avant de passer à autre chose. Les personnages eux-mêmes en rient pour bien signifier qu’il s’agissait d’une blague, un peu comme les rires enregistrés des sitcoms. Cette insistante pédagogie humoristique fait qu’on ne tire pas de satisfaction intellectuelle particulière du film. Mais on s’en fout ! On passe un bon moment dans une salle archipleine, partageant un rire bon enfant qui semble resurgir de notre enfance bercée par La Grande Vadrouille. On ne peut pas critiquer ce film puisqu’il se situe volontairement et sympathiquement sur le terrain de la bêtise, ou pour ne pas paraître péjoritf de la non intelligence concurrentielle. Le critiquer serait passer la bêtise au crible sinon de l’intelligence du moins d’un minimum d’intellect. Exemple. J’aurais préféré que Kad Merad soit laissé un peu plus en roue libre pour introduire une dose de folie dans le dialogue sur-écrit, récité comme en lecture d’un prompteur, et dont chaque réplique est un hommage appuyé au maître du genre Francis Veber, mais ce n’est pas possible car le moindre écart par rapport au dialogue consensuel aurait exclu une partie des spectateurs et donc remis en cause le principe unanimiste du film. 

Avec le Dieu du Carnage, c’est de rire bourgeois qu’il s’agit. Le sujet est toujours le même, de Buñuel à Chabrol, pour citer les meilleurs : portrait d’une bourgeoisie bien-pensante qui, sous des dehors policés, et les apparences de la culture et d’une empathie planétaire, cache des névroses égotistes, des frustrations conjugales, un racisme primaire et des instincts belliqueux que le commerce de Kokoschka et de Bacon ne suffit pas à refouler. Le contraste entre le début de la pièce avec les échanges de politesse, la cérémonie de dégustation du clafoutis et la fin où les personnages s’invectivent en s’envoyant des flacons de vaporisateur au visage, pour narrativement convenu qu’il soit, n’en est pas moins drôle. Je suis allé voir la pièce à reculons vu la médiocrité du livre de Reza sur Sarkozy. Médiocrité ? Voire. C’est quand même elle qui, très tôt, a identifié chez le personnage du président les signes qui allaient des mois plus tard précipiter sa chute dans les sondages. La presse (sauf Marianne, Libération et dans une moindre mesure Le Nouvel Observateur) d’abord béate d’admiration et alignant les couvertures admiratives, a attendu plusieurs mois et justement la chute dans les sondages pour lâchement passer de la complaisance à l’acharnement, et feindre de découvrir le déficit de présidence et les penchants ostentatoires du monarque.  Mais revenons à la pièce. Surprise donc par rapport à mes réticences. C’est une pièce où l’on rit et d’un rire bourgeois, c’est-à-dire intelligent, caustique, méchant, dont on a plaisir à être saisi car il donne la double satisfaction, du rire lui-même et de la découverte en soi de l’intelligence qui a permis de comprendre le trait d’esprit. Les jeux de mots chtis (« les chiens ? Quoi les chiens ? Ah ! Les siens ») qui nous avaient ramené au degré zéro de l’humour, laissent la place à des bons mots élitistes, constellés de références culturelles (« l’apprentissage du droit passe par la violence – Mais arrête avec tes formules à la mord-moi-le-nœud »  rires dans la salle). Certes Reza confirme son goût que j’avais noté pour les aphorismes philosophiques évadés du Larousse des citations, mais contrairement au livre sur Sarkozy où elle distillait ces pensées avec une invraisemblable auto-admiration, elle les fait suivre ici de répliques dévalorisantes (genre : « arrête tes conneries ») et les fait dire à des personnages intellectuellement fragiles, si bien que cela vaut comme remise en cause de son ingénierie littéraire même.

Un mot sur les comédiens, bien sûr excellents. Là encore par rapport à la classe de comédiens populaires de Chtis, avec ses caractères univoques ne nécessitant pas plus d’une phrase de description et donc pas plus d’une gamme de jeu, (« femme dépressive », « postier ivrogne mais au cœur gros comme ça », etc.), Reza nous fait retrouver la notion de nuance. Isabelle Huppert est excellente, « comme d’habitude ». Mais ce « comme d’habitude » me gêne. Huppert fait de l’Huppert. Le personnage est parasité par ses astuces de comédienne. Tel geste de la main, tel mouvement du corps, vus tant de fois dans tant de films, nous ramènent vers elle, vers Huppert alors que le personnage est relégué en arrière-plan, se débattant pitoyablement pour accéder à une existence propre face au talent castrateur de la comédienne qui le campe. Huppert fait écran entre le spectateur et le personnage. C’est le fameux débat bressonnien (voir note correspondante). Dans les chtis, il ne s’agit même pas d’écran car le personnage ne prétend pas à une quelconque existence le pauvre, c’est Dany Boon, point.  

Donc lequel préférer ? L’humour au ras des frites des chtis avec ses personnages de benêts sympathiques ou le raffinement bourgeois de Reza avec sa méchanceté et ses bobos perdus entre leur conscience hypocrite des malheurs humains et celle frustrée de l’étroitesse de leurs médiocres tracas ? J’aurais une faiblesse pour les chtis car il faut du courage pour oser cet humour digne du CP et du génie pour se rendre compte que aussi inavoué soit-il, le penchant pour ce rire est partagé par tous, et sans complexe du moment que l’emballement grégaire et la caution d’une partie de la critique soucieuse de ne pas être ostracisée, le rendent légitime. J’ai pris objectivement plus de plaisir au Reza mais in fine ce n’est que du sous-Buñuel.