La Gueule ouverte de Maurice Pialat*

gueule-2.1211608452.jpg

Dans La Gueule ouverte, le beau et le laid, la vie et la mort s’entremêlent et se contaminent.  A un plan d’une chambre exiguë au papier peint oppressant de hideur, succède un autre, superbe, d’une campagne auvergnate qui s’étend, par vallons successifs, dans une gradation de verts, jusqu’aux montagnes.  

Aux plans d’agonie de la mère, son râle sourd, sa bouche béante maculée de salive déshydratée, ses lèvres cernées du yaourt qu’elle bave, succèdent des plans de Philippe, son fils, avide de vie, faisant l’amour à sa femme et à des putes occasionnelles, dans sa Simca, des chambres d’hôtel pourpres, des buissons en bord de route. Sa femme est interprétée par Nathalie Baye jeune, avant les transformations du temps, de la chirurgie esthétique et des crèmes antirides, curieux sosie anticipé de Laura Smet.

Le corps flasque et sans vie de la mère, mais beau pourtant, porté comme un sac par des dames du village dans une piéta du pauvre, annonce le sort promis à celui de sa belle-fille, dont les petites fesses fermes et bronzées donnent du relief aux draps blancs, qui enveloppent les amants avant un jour de leur servir de linceul.

Un air d’opéra insuffle du lyrisme dans une scène quotidienne, un long plan séquence, faussement interminable car il se termine justement, abandonné par la vie. Un plan où le fils et sa mère guettée par une mort imminente (qui s’empare d’elle sans merci, sans espoir, dès le plan suivant), échangent des souvenirs, des mots tendres, en croquant des raisins. 

Comme dans la Maison des Bois, où la douceur renoirienne de la vie de campagne accentuait l’horreur imaginée d’une guerre absente, hors champ, la mort dans La gueule ouverte se nourrit de la vie qui l’entoure. La perte soudaine de tout, de l’étincelle dans les yeux de la mère, de son sourire un peu timide, fait écho à l’air d’opéra, au bruit sec des raisins gorgés de jus lorsqu’ils craquent sous les dents et à l’incandescence rouge et éphémère d’une cigarette qu’on allume en fin de repas.

* C’est le décès de mon beau-père qui m’a donné envie de revoir ce film de 1974