
J’écris cette note après avoir vu deux films, témoins par leur éloignement, du passage du temps : Disco dans l’avion et Loulou en DVD.
En voyant Camping, j’avais failli vomir, mais physiquement je veux dire. Rien de plus ringard et humoristiquement facile que de se foutre de la gueule des « ringards ». Disco est moins mauvais pour deux raisons : Le Havre, son port, ses grues, assez bien filmés avec même une ou deux scènes de prolétariat chantant à la Demy et Emmanuelle Béart, transfuge surréaliste de Rivette dans ce nanar. Depardieu qui y tient un second rôle est lamentable, juste lamentable.
Et puis j’ai vu Loulou, film génialissime que, honte à moi, je n’avais jamais vu jusqu’au bout. Je n’ai hélas pas suffisamment de talent pour commenter tant d’instinct, de génie, de force artistique. Ce serait dérisoire. Mais je ne peux m’empêcher d’admirer le fait qu’avec une simple histoire de triangle amoureux, une incroyable économie de moyens, des ellipses, des débuts de dialogues qui s’éteignent quand les acteurs s’éloignent de la caméra, Pialat dépasse tout ce qui a pu être fait à ce sujet en France, voire dans l’Amérique de Cassavetes. Un exemple : la très émouvante fin en quatre ou cinq plans. On parle souvent de l’hystérie chez Pialat et hystériques les scènes de ménage de Loulou le sont. On parle moins de sa capacité à charger des silences et des instants fugitifs d’une émotion qui vous touche au plus profond de vous. Je ne peux m’empêcher non plus d’évoquer sa peinture de la nuit, ou plutôt des nuits, bleue, jaune, noire, de l’amour, bestial, triste, tendre, et de son emprise sur les corps qui tantôt explosent et tantôt se relâchent vidés d’une fougue aussi intense qu’éphémère. Enfin comment oublier la longue séquence du déjeuner qui ne peut inspirer qu’un seul commentaire : mais comment fait-il ? Ce n’est pas une caméra cachée qui capte une tranche de vie, au contraire, c’est une caméra omniprésente qui crée la vie. On est aspiré à la source de celle-ci. On est au cœur de la genèse vitale.
Et puis il y a Depardieu. En fait le film est un événement. On voit d’ailleurs dans les bonus le bonheur inhabituel de Pialat qui surprend cet événement. L’acteur est en total état de grâce. Il a trente-et-un ans. Il baise, renifle, boit, titube, se gratte, se bat, rigole, ramène ses cheveux en arrière. Quoi qu’il fasse, c’est ahurissant de présence, de drôlerie, de beauté. Ses tics d’aujourd’hui transformés en fonds de commerce par les Disco et autres Olé ? On les reconnaît ici ou là, mais alors très vaguement, comme les signes prémonitoires d’une transformation radicale future. Il parle très peu dans le film. C’est de l’énergie sexuelle pure. C’est animal et de cette animalité émane la beauté artistique. C’est, comme Pialat, l’art à l’état premier, c’est-à-dire celui de l’instinct et non de l’intellect, du matériau brut de réflexion et de technique et non de l’œuvre.
Dans les années 70 et 80, Depardieu jouait dans les films de Truffaut, de Resnais, de Duras, de Ferreri, de Bertolucci, de Téchiné. Que s’est-il ensuite passé ? Est-il la victime et en même temps le messager de la dégradation du cinéma qui, en France et en Italie, s’est télévisualisé comme le soutiennent Pascale Ferran et le club des treize dans leur rapport sur le « cinéma du milieu » dont il était l’acteur de prédilection ? Ce pessimisme n’est-il pas un peu exagéré ? Il y a bien des Kéchiche, des Desplechin, des Honoré, qui même si pas autant que Disco remplissent des salles. Est-ce l’effet Delon qui a tourné avec Visconti, Antonioni, Melville, Losey, Zurlini, puis a enchaîné les navets pour échouer enfin dans Fabio Montale, sous le double effet d’une gâtification mégalomaniaque et de l’argent ? Cet attrait du navet rémunérateur et flatteur par sa vedettisation à outrance de l’acteur principal est-il une fatalité ? Je ne sais pas.
Pour moi, la perte de la grâce de Depardieu est une métaphore du temps. Le temps passant, l’art de Depardieu, ce don dont Loulou est l’instant magique d’épanouissement total, s’est flétri. L’énergie vitale s’est épuisée laissant place à des tics, du cabotinage ou alors une sobriété contre-nature. C’est un processus proustien d’érosion par le temps de notre éclat de vie, dont on se rend compte de l’amplitude quand on juxtapose deux images appartenant l’une à la jeunesse et l’autre au déclin. Je pense qu’il y a pour chacun d’entre nous un instant de la vie où sa jeunesse est resplendissante, à tous égards, et que cet instant est suivi d’une lente mais sûre déchéance. Comme un solstice d’été. La journée la plus longue et la plus belle, mais la plus triste aussi car après elle, les journées vont inéluctablement se raccourcir même si indistinctement d’un jour à l’autre. Loulou est une métaphore de cet instant imaginaire, avant lequel nos êtres s’épanouissent et après lequel ils vieillissent.
En parlant de temps, la vision des deux films si contraires, l’un dégénérescence de l’autre, comme les visages du Temps Retrouvé sont des dégénérescences de ceux de Guermantes, a fait naître en moi une nostalgie de l’enfance. Mes parents louaient une maison à la montagne au Liban et ils invitaient des amis à regarder des films en VHS sur la terrasse. Les bandes-sons du film se mélangeaient alors au chant des cigales, au murmure du vent dans les arbres et aux plaintes stridentes des motos qui sillonnaient le village et s’évanouissaient dans la nuit. Des images me restent de cette période. Je me rappelle la fille de la vidéothèque qui chuchotait des choses interdites à ma mère quand celle-ci voulait louer La Dernière femme de Ferreri. Je me souviens de ma mère disant « Non ?! », d’un air scandalisé (Depardieu se coupe le sexe avec un couteau à fromage à la fin du film). Et puis il y a des émois dont on est moins coutumiers aujourd’hui, peut-être à cause de la surabondance fictionnelle. Je me rappelle mes parents profondément touchés par La femme d’à côté, comme on peut l’être par un événement de la vie réelle, la nouvelle d’un couple d’amis qui s’est donné la mort. Mon père est féru d’histoire et Danton l’avait enthousiasmé. Je me rappelle la solennité scientifique avec laquelle nous essayions de comprendre Mon oncle d’Amérique.
Finies l’enfance, la terrasse de la montagne avec le téléviseur et le gros magnétoscope Mitsubishi, autour desquelles les amis se regroupent pour voir un Truffaut. Là je vois les films de Depardieu, que dis-je films, quelques séquences alternées avec des assoupissements inconfortables, dans l’avion, sur un écran de cinq centimètres carrés, et les films s’appellent par exemple Disco.
Ah qu’il est bon quand il joue dans des bons films, mais ca ne lui arrive plus tres souvent helas.
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