Les vacances sont terminées et c’est non sans impatience que je reprends la plume afin de les graver pour l’éternité dans le blog paternel. Mon billet de l’année dernière a fait sensation, on m’en parle encore aujourd’hui. Ce sera mieux cette année car j’ai grandi et envisage les choses avec plus de recul.
Les vacances ce sont d’abord des maisons. J’ai passé trois semaines au Liban dans la maison de téta (ma grand-mère) sur des collines surplombant le sud de Beyrouth, avec une vue panoramique sur la mer, les toits à tuiles rouges, un paisible monastère et, hélas, des immeubles laids ou inachevés. Quel plaisir après une journée de plage d’assister au coucher du soleil en mangeant des triangles La Vache qui Rit et sirotant un jus !
La plage au Liban est belle, comme toute plage, mais les coutumes locales ont ceci de bizarre que l’après-midi les filles commencent à danser au son d’une musique extrêmement élevée. « On se croirait en boîte de nuit ! » s’est plainte maman, sans que je ne comprenne à quelle boîte elle faisait référence.
Le Liban est un paradis car j’y passe mon temps avec mes grands-parents et, je ne sais pas s’ils s’en aperçoivent, tout ce qui est interdit à Paris devient miraculeusement permis. C’est un pays permissif le Liban : la télé plusieurs heures par jour, le chocolat, les caprices, etc. Paris est insupportable avec ses règles arbitraires, le processus permanent d’éducation dans lequel je suis embarquée et mes parents qui se disputent pour décider des sanctions quand je tire les cheveux de ma sœur, l’un étant pro-Naouri (laissez les enfants se disputer sans intervenir) et l’autre interventionniste car elle « s’en fout de Naouri. »
Après le Liban, j’ai passé un week-end en Provence à dix minutes d’Arles, un village au nom mystérieux de Baux de Provence, dans un « relais et château ». C’était un hôtel, ne me demandez pas pourquoi ils l’appellent « relais et châteaux », il n’avait rien d’un château, c’était peut-être juste un relais. Une belle piscine au milieu de champs d’oliviers, un potager et surtout une animalerie avec des chèvres. L’hôtel s’appelait La Cabro d’or, qui veut dire chèvre d’or en provençal. C’est une vraie légende, un mythe, comme me l’a expliqué Bérénice (joli prénom !), la baby sitter qui m’a gardée quand mes parents sont sortis dîner. La Cabro d’or erre à la pleine lune dans les palais abandonnés et le long des abîmes. La légende dit qu’on trouve de fins fils d’or dans la colline accrochés aux herbes et certains soirs, la Cabro d’or saute de rocher en rocher. Il ne faut pas la suivre…
C’est l’histoire d’un roi maure, Abd al-Rahman, qui avait tenté en vain de s’emparer des Baux et qui emporta avec lui un butin. L’histoire est un peu longue, il y a des fioles et tout et tout mais résumons. Il s’est caché dans une grotte profonde accompagnée de sa chèvre. Le pauvre Abd s’y est retrouvé nez à nez avec un monstre et a engagé un combat mortel qui a transformé, de par sa violence, tout son or en poussière, si bien que la chèvre fut couverte de poudre d’or et erra ainsi dans le village. Le lendemain, ma sœur et moi avons longuement joué avec les chèvres de l’hôtel.
Nous avons aussi visité une exposition (je mets en italiques les mots sur lesquels, en lisant, il faut appuyer) à Arles. L’endroit, le musée Réattu installé en bord de Rhône dans l’Ancien Grand Prieuré de l’Ordre de Malte (je cite, je n’y comprends rien) est tout simplement magique, avec ses petites cours, ses fenêtres qui tantôt donnent sur le fleuve, tantôt sur le dédale des ruelles arlésiennes. L’exposition en elle-même était, disons, bizarre, avec des photos, des peintures, dont certaines superbes, et… des robes, oui des robes exposées sur des mannequins sans tête comme dans un magasin de vêtements. « Regardez-moi ça, c’est de l’art ! », semble dire tout le monde. Admettons. Le monsieur qui a cousu toutes ces robes colorées, belles il est vrai, avec lesquelles j’aurais tellement aimé me déguiser (mais elles ne sont pas à vendre), s’appelle Christian Lacroix. Plus ludique, dans une des cours carrées fermées, rafraîchie par une petite fontaine au murmure continu, un immense collier de perles bleues est accroché à un arbre. On se croirait dans un film de Rivette ! (sic, comme pour toutes les références cinématographiques qui vont suivre, mon père est cinéphile).
La particularité de la Provence – chaque contrée a ses petites traditions – c’est qu’au restaurant les autres clients vous parlent, discutent avec mes parents, disent que ma sœur et moi sommes « trop belles » avec un accent charmant. A Paris, je n’ai droit qu’à des remontrances.
Le week-end suivant, celui du 15 août, nous sommes allés en Bretagne, encore une fois dans un relais et château, mais cette fois un vrai, le château de Bretesche, avec un pont-levis et une princesse cachée qui ne se montre jamais. Mais moi, j’ai surpris sa beauté à sa fenêtre avant qu’elle ne se réfugie derrière d’épais rideaux. Devant le château, trône un magnifique arbre aux troncs ailés et à l’ombre imposante, un cèdre me dira papa, le symbole du Liban. « C’est quoi symbole ? », lui ai-je, avouez-le opportunément, demandé. « C’est quelque chose qu’on peut voir qui évoque quelque chose d’autre qu’on ne peut pas voir » m’a-t-il répondu, didactique. « Je vois », ai-je répondu non sans ironie…
La Bretagne c’est quelque chose ! En Provence les choses étaient claires, le soleil se lève le matin, se couche le soir, et entre les deux brille. Ici, le ciel est le théâtre de bouleversements permanents passant du bleu, au gris au noir profond strié d’éclairs incandescents. C’est à la fois beau et terrifiant ! Nous avons par exemple visité le parc zoologique de Branféré, isolé du monde, au milieu de rien, dans une sorte de paradis originel. Eh bien nous avons dû nous réfugier plusieurs fois dans des abris de fortune et sous des arbres, dont un chêne millénaire dont jamais je n’oublierai les troncs infinis et tentaculaires, dessinant des entrelacs dans la nuit tempétueuse. Onirique, mystérieux, profond ! On se croirait dans un film de Woody Allen qui aime beaucoup les scènes pluvieuses de parc.
Nous avons déjeuné à côté du zoo dans un village de « huit cents âmes » (je ne sais pas pourquoi ils disent « âmes », c’est comme cela qu’ils doivent appeler les habitants de la Bretagne). Ma mère n’arrivait pas à concevoir qu’un village soit aussi petit. « Huit cents âmes, disait-elle, c’est un théâtre à moitié rempli ! C’est deux fois quatre cents, c’est huit fois cent, c’est comme un mariage au Liban, c’est une file d’attente à la préfecture (elle a multiplié ainsi les références comparatives) ». L’âme qui nous servait à manger (une crêpe bien sûr) était très gentille !
La plage en Bretagne n’est pas conçue pour la baignade. Malin ! Voici donc une chose qui se refuse à la chose pour laquelle elle est conçue ! Elle est belle à voir, tumultueuse, battue par le fracas des vagues, cernée de rochers menaçants et, par marée basse, constellée de taches minuscules qui s’étendent à l’horizon, celles d’âmes qui pêchent.
Sur le chemin du retour, nous sommes passés par Nantes, une jolie ville avec son opéra, son fort des ducs de Bretagne (avec un pont-levis mais pas de princesse cette fois), et son jardin des plantes. Mon papa était impressionné tellement j’étais calée en noms d’arbres même si j’ai compris qu’il trichait. Il sait que je connais un seul nom d’arbre (à part le cèdre que j’ai appris la veille mais il n’y en avait pas dans ce jardin) : le séquoia. Alors il a attendu de passer devant l’un deux – à Nantes, une étiquette indique le nom de chaque arbre – pour me demander : « Quel est le nom de cet arbre Anna ? ». Je répondis fièrement « le séquoia ». Les âmes qui pique-niquaient à l’ombre du séquoia étaient épatées. Elles sont venues vérifier le nom sur l’étiquette.
Pour finir, et couronner le tout, nous sommes allés en Corse. Quelle merveilleuse île ! Comment autant de beauté, largement préservée, peut-elle exister à une heure trente de Paris ? Je vous le demande ! On se croirait à l’époque de l’antiquité, dans la Méditerranée d’Ulysse (sic). Le soleil, la mer, le maquis, les femmes dénudées…
La maison que nous avons louée était spéciale, une sorte de bastide en plein maquis avec une tourelle enfouie dans les arbres et au fond la ligne irrégulière des montagnes qui transpercent des traînées de brume, comme dans les montagnes sacrées du Japon (sic). Les propriétaires avaient rapporté de leurs voyages, comme des dons de la mer, des objets que les vagues ont fait échouer sur la plage, une kyrielle de souvenirs d’Afrique du Nord, de Damas, et d’autres contrées encore : jarres, miroirs, narguilés, consoles, fioles, en plus, pour couronner le tout de deux maracas que nous avions toujours en main, ma sœur et moi.
Un soir, nous sommes allés à un restaurant « étoilé Michelin ». Je vous explique : Michelin est un constructeur de pneus qui attribue des étoiles (ou des macarons c’est selon) à des restaurants. Rien de plus normal n’est-ce pas, comment aurait-il pu en être autrement venant d’un fabricant de pneus ? Inversement, pour évaluer les constructeurs de pneus, on fait appel à des restaurateurs. Je plaisante bien sûr. On m’a expliqué l’idée : qui dit pneu dit roue, qui dit roue dit route, qui dit route dit carte, qui dit carte dit guide, donc guide des restaurants, tanaaaaa ! En tout cas, étoilé Michelin veut dire que c’est bon, et ça l’était effectivement ! Le restaurant avait une vue magique sur le golfe de Porto Vecchio qu’éclairait un croissant de lune couleur abricot sur fond de nuit bleue. Comme dans un film de Bertolucci.
Nous avons beaucoup discuté à ce dîner, c’était l’occasion de faire le point. Mes parents m’ont expliqué les concepts de village, de ville, ceux-ci formant, par leur groupement, des pays, et ces derniers, par leur groupement, des continents : l’Amérique des Indiens, l’Asie des éléphants et des steppes, l’Afrique des plages, des palmiers et des fauves, l’Océanie des kangourous et l’Europe des règles strictes. Depuis, j’appelle ce restaurant le « restaurant des pays ». Nous avons trinqué, mes parents avec des coupes de champagne, moi avec mon Pago, à la santé de ces géographies qui s’emboîtent comme des poupées russes.
Un autre soir, mon père a voulu préparer un « barbecue ». Il était très fier de son coup. L’opération consista à allumer des flammes, des flammes par-ci, des flammes par-là, des allumettes qui brûlent les doigts, et ensuite à nous présenter des knakis chauffés aux microondes. Je n’ai pas très bien compris à quoi avaient servi toutes les flammes. Encore un de ces cérémoniaux culinaires insondables. J’étais très contente cela dit. Ma mère moins car je ne sais pourquoi, elle a dit à mon père : « ça marchera une autre fois » et a ajouté, en langage codé : « c’est le charbon qui devait être humide ».
En journée nous allions à la plage ou dans des villages. C’est en Corse que les plages sont les plus belles, avec des pins comme parasole, et veillant sur nous, les montagnes protectrices. Papa sait si bien nager qu’il va paraît-il jusqu’au bout de la mer, à la grande cascade qui la termine et, posant ses mains sur la bordure, en contemple le spectacle grandiose.
Un jour, nous nous sommes promenés dans des sentiers secrets et avons découvert des trésors : une pinède avec des pins dont les racines affleurent comme une eau qui fuit doucement ; un champ de blé vert lové entre deux dunes de sable blanc ; un sentier secret qui longe une plage secrète avec personne, mais personne ; un caca de loup qui sort la nuit du maquis ; et une vue sublime sur une enfilade de plages rocailleuses pressées de rejoindre le soleil.
Une autre fois, nous sommes allés en bateau, conduits par Adrien, un plagiste, à une plage inconnue de Bonifacio, déserte, entièrement à nous. On se serait cru dans Le Mépris de Godard. Soit dit en passant, Adrien était beau comme un Dieu, mais j’avais beau lui faire les doux yeux, louer son sens de l’orientation, complimenter son île, tout ce qu’il trouvait à dire c’est : « elle est trop polie » !
Nous sommes ensuite montés à la haute ville, « mais c’est Paris ! » ai-je crié hâtivement : c’est parce que je revoyais des immeubles après des jours de plage et de collines touffues. Le problème des collines, c’est que chaque fois que mes parents y apercevaient une construction, ils criaient : « non mais ce n’est pas possible, ils vont la détruire cette île ! ». Encore un de ces paradoxes que le temps m’apprendra à élucider : comment peut-on détruire en construisant ?
Même l’aéroport, la nuit du retour, est onirique. On marche vers l’avion. Il est posé là, au centre du cosmos et clignote. Au loin, des montagnes d’un noir plus profond que celui du ciel dessinent une ligne accidentée derrière laquelle la mer engloutit nos souvenirs de vacances.
Voici quelques images de cet été confiées à la postérité… L’année prochaine, parmi les cinq continents, j’ai choisi l’Afrique et demandé à mes parents de m’y emmener, car les palmiers montent jusqu’ au ciel, que les plages de sable sont infinies, que les Africains sont accueillants et drôles. Il va falloir que j’apprenne la langue, l’Africain. Et là, on se croira dans Le Livre de la Jungle (pas sic !).
bonjour : je cherche l istoir de roi maure abd al-rhahman
MERCI.
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