Entre les murs de Laurent Cantet

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Film marquant de Laurent Cantet. Cinématographiquement, il est très réussi, sans doute le plus beau de son auteur avec Ressources Humaines, son premier opus. Mais je ne pense pas qu’il soit esthétiquement révolutionnaire ou même original, il reste dans la lignée de Pialat, déclinaison de la mythique Enfance nue, dans cette veine du cinéma français qui réussit à capturer la vérité, ou a minima pour apporter un bémol bressonien, à l’imiter, à la recréer à défaut de la faire naître. Cela dit, c’est du cinéma, avec une fiction, une dramaturgie, une sélection arbitraire de scènes, une exacerbation irréaliste des sentiments qui le démarquent totalement à la fois de la téléréalité, par le niveau de scénarisation, et d’un documentaire par l’absence de ligne éditoriale, de commentaire journalistique, de thèse explicite – le film peut donner lieu à de nombreuses interprétations.  

C’est, pour une fois, sur le fond que le film m’a le plus intéressé car il pose, sans jugement de valeurs, sans distance critique, un certain nombre de questions clés. 

Condescendance 

Tout est dit dans les premières minutes du film. La classe lit un texte et les élèves recensent les mots qu’ils n’ont pas compris. L’un d’eux est « condescendance ». Le professeur de français reconnaît qu’il s’agit là d’un mot clé et précise qu’on en comprendra le sens « plus tard ». En réalité il ne l’expliquera jamais, c’est le film qui s’en chargera. 

Le professeur et tout le personnel enseignant sont en permanent rapport de condescendance avec les élèves, dénigrant le moindre de leurs propos, ironisant leurs interventions et leurs « personnalités ». C’est une posture qui n’est ni expliquée, ni jugée : elle est simplement donnée à voir. Un dialogue parmi d’autres la résume. Une des élèves, une beurette, dit avoir lu la République de Platon. Le professeur incrédule : « Toi, la république de Platon ? ». Sa sœur lui a passé le livre. Le professeur toujours incrédule : « Parce que toi tu as une sœur qui fait philo ? ». Toute la condescendance est dans le « toi », désignation de l’autre, catégorisation définitive avec son arrière-plan implicite de clivages socioculturels. L’idée force est le placement de la culture au niveau social et non humain. Par défaut, une beurette ne peut avoir accès à, encore moins comprendre Platon. Ce qui est saisissant c’est qu’elle dit des choses très vraies sur le livre, profondes même, mais en langage de banlieue, en mêlant verlan et français courant. Cela change-t-il sa sensibilité à Platon ? 

Permis à points 

Les premières minutes sont là aussi éloquentes. L’année commence, se poursuit, se termine, dans une permanente tension disciplinaire. Une scène comique en traduit l’esprit : les profs veulent instaurer un permis à points, qui seraient perdus à chaque bêtise, impolitesse, etc. La relation entre le prof et ses élèves se résume dans la majorité des cas à un rapport de force policier, jusqu’ à la bouleversante scène paroxystique du conseil de discipline. 

Comme on peut s’en douter, ce rapport de force crée un cercle vicieux, une gradation immaitrisable de la violence, la plupart du temps verbale, mais qui explose parfois, rarement, dans les gestes. La sanction avive la violence qui appelle à de plus fortes sanctions, etc. L’équation est insoluble : la sanction est inévitable (que faire d’autre ?) et la violence incontrôlable. 

Narcisse 

Très belles scènes dans lesquelles les élèves écrivent leur autoportrait. Ils mettent en doute, avec une rare sagesse, une simplicité confondante, le sens de la démarche. Quel est, se demandent-ils, l’intérêt de l’exercice,  en quoi leur vie de treize ans, leurs journées passées à « aller à l’école, bouffer et dormir », sont captivantes. Le prof se justifie gauchement à l’aune de l’emballement narcissique de nos sociétés du moi exacerbé. Et tout au long du film, les élèves parlent principalement d’eux-mêmes, de leurs passions on ne peut plus communes (le foot, les jeux vidéo, la glande dans le tierquar, etc.), de leur milieu social. Alors que l’école devrait être l’endroit où l’on s’échappe de soi, où l’on va à la rencontre de l’autre. 

Dans L’esquive, Kéchiche exprimait l’idée dans une scène culte. La prof à Krimo jouant Arlequin : « Et puis d’aller vers quelque chose d’autre… je ne sais pas… de sortir de toi pour aller vers un autre langage. Il imite quelqu’un d’autre ! » 

L’autre effacé 

J’ai personnellement payé quarante-deux mille euros pour participer à un MBA dont l’un des claims fondamentaux est : « baignez dans un environnement international ». Ces élèves ont la chance inouïe d’être dans une classe où sont assis côte à côte un chinois, un malien, un marocain, un français, un antillais. C’est tout simplement exceptionnel. Certes, c’est compliqué en termes pratiques, comme il est compliqué en termes pratiques d’entreprendre un tour du monde, comme il est plus simple en termes pratiques de pantoufler chez soi. Mais le potentiel de découverte, de pays, de traditions, de cultures, de textes, de coutumes, de géographies, est incommensurable. Or rien. Tout est effacé sur l’autel d’un projet perdu d’avance d’assimilation, de gommage des particularismes « communautaristes », dans le culte arbitraire d’un idéal républicain abstrait souvent réduit à son arsenal coercitif, dont la seule perspective est une vague promesse méritocratique, très ségrégationniste, réservée à une poignée d’élus (génétiquement, au niveau de l’intelligence et du talent, et surtout socialement). 

La transmission du savoir et l’idée du beau 

Je ne suis pas du tout sensible aux thèses réactionnaires de certains profs qui préconisent un retour aux sources d’une éducation descendante stricte. Voire.  

Le film commence par le constat que fait le prof d’une perte systématique de temps. Or entre le maintien de l’ordre et le temps passé à parler de soi, celui imparti à la transmission du savoir semble infime. Deux vers de Rimbaud et une page du journal d’Anne Frank, voici en deux heures de film ce que les élèves auront appris. Deux hypothèses : soit Cantet a volontairement choisi des scènes de crise pour présenter une thèse sociologique (difficulté d’insertion des étrangers, etc.), soit (je pencherai plus pour cette deuxième option), il a voulu mettre l’accent sur cette sous-représentativité temporelle du savoir. 

Ces élèves sont-ils capables, ont-ils le bagage nécessaire pour apprendre ? La réponse apparente est non et elle est liée à la langue qui crée une énorme barrière. Comme dans l’exemple de la République de Platon, la langue discrédite tout le reste. Si un élève a une idée géniale mais commet une faute d’accord en l’exprimant, c’est la faute d’accord qui est retenue. C’est différent dans les environnements cosmopolites comme Londres où chacun vient avec son anglais, son accent, ses éventuelles fautes, sans que cela ne le discrédite en tant que locuteur. Le Français est resté extrêmement monolithique, et tout écart est sévèrement jugé, à juste titre ou pas d’ailleurs, je n’en sais rien. La langue est préservée, muséifiée, mais elle manque de versatilité, de dynamisme, d’adaptabilité. Pour un étranger l’insertion la plus difficile est celle dans la langue. Je prends un exemple différent mais éloquent le temps d’une digression.  

Dans ses « mémoires », Un vrai roman, Philippe Sollers parle de Kundera et dit plus ou moins : « Depuis, il écrit en Français, pas de commentaires ». Les romans français de Kundera ne sont peut-être pas au niveau de ses romans tchèques, mais ils restent très au-dessus de la production locale, voire, à mon sens, des romans de Sollers lui-même, même s’il leur manque l’arrière-plan pseudo-culturel (corpus de citations) et mondain (« name dropping » du microcosme éditorial parisien). Entre les deux, c’est Kundera le plus XVIIIème, au-delà des clichés libertins, orgiaques, vénitiens et casanovesques, dans le vrai sens d’une limpidité stylistique, d’une belle et légère désinvolture philosophique. Sollers reproche à Kundera ses trois essais sur le roman  et notamment de privilégier Gombrowicz à Céline et Proust. Outre le fait que la critique est de mauvaise foi – car Kundera parle aussi et entre autres de Rabelais, Cervantès, Kafka, Faulkner… – que Céline et Proust soient les plus grands romanciers de tous les temps, on le conçoit, mais le commentaire de leurs œuvres est toujours dérisoire par rapport à elles. Commenter des écrivains « mineurs » peut se révéler plus riche de la même manière que l’adaptation par Buñuel d’un roman mineur de Kessel, Belle du jour, dépasse de loin les adaptations de Proust par Schlöndorff et Ruiz. On refuse en haut lieu l’accès à la langue française à Kundera. C’est certain que Sollers lui-même aurait mieux écrit en Tchèque que Kundera ne le fait en Français et en ce sens on comprend son exigence. Mais fermons la parenthèse. 

Quand l’un de ses collègues, une sorte d’idéaliste, propose d’étudier Zadig en classe, François, le prof de français, l’envoie gentiment balader. Il choisit un livre un peu quelconque du point de vue littéraire et esthétique (Le journal d’Anne Frank). En réalité, les élèves sont capables de comprendre Voltaire et voici pourquoi. 

On peut ou pas aimer, mais le festival de Cannes est exigeant. Mis à part quelques ratés dont chacun aura une petite liste, ce sont souvent de très bons films qui obtiennent la palme d’or. Certains sont même d’une suprême flamboyance (et chacun aura sa liste aussi). La palme d’Entre les murs est à mon sens amplement méritée. Et les acteurs, les élèves, y sont pour beaucoup. Certes le travail de Cantet est clé. Mais ce qu’on voit à l’écran est le résultat, de la part de ces élèves, d’un effort, d’une passion, d’un talent, d’une persévérance, d’une créativité, tout simplement renversants. Ceux qui sont capables de faire ce qu’ils font dans le film sont capables de comprendre Voltaire, au-delà des difficultés de vocabulaire. 

L’élément clé de la transmission est la notion du beau et la passion qu’elle porte en elle. Je donne pour cela un parallèle qui exprime toute l’idée. 

Souleymane est l’un des cas les plus difficiles de la classe. Il a, tatoué sur son épaule, une sourate du Coran, qui dit, mais de manière poétique et belle, « ferme ta gueule si tu n’as rien à dire ». Le propos est basique, le conseil évident, mais Souleymane apprécie la sourate parce que « c’est beau ». 

A un moment le prof veut expliquer l’imparfait du subjonctif. En exemple, il prend la phrase suivante : « Il fallait que je fusse en forme ». Elle est d’une banalité abyssale et ne transmet pas l’idée de la nécessité de l’imparfait du subjonctif. D’ailleurs, même en langage écrit, on dit communément « Il fallait que je sois en forme ». Les élèves se moquent. Parce que ce temps inusité est expliqué au prisme de la règle et non du beau. L’hypothèse, que le parallèle avec la sourate corrobore, est que l’imparfait du subjonctif en tant que véhicule du beau, aurait pu convaincre. Une phrase de Proust par exemple (au hasard, en gras l’imparfait, en italique, les mots compliqués que des élèves de quatrième ne peuvent comprendre, le reste est commun) : 

« de ce parterre céleste aussi : car il donnait aux fleurs un sol d’une couleur plus précieuse, plus émouvante que la couleur des fleurs elles-mêmes ; et, soit que pendant l’après-midi il fît étinceler sous les nymphéas le kaléidoscope d’un bonheur attentif, silencieux et mobile, ou qu’il s’emplît vers le soir, comme quelque port lointain du rose et de la rêverie du couchant, changeant sans cesse pour rester toujours en accord, autour des corolles de teintes plus fixes, avec ce qu’il y a de plus profond, de plus fugitif, de plus mystérieux – avec ce qu’il y a  d’infini – dans l’heure, il semblait les avoir fait fleurir en plein ciel. » 

J’ai l’intime conviction qu’il ne faut pas être « jambon beurre » comme le dit un des élèves pour apprécier cette phrase, pour apprécier la superbe chute : « il semblait les avoir fait fleurir en plein ciel », pour apprécier les subjonctifs avec les effets d’allitération, pour pressentir la beauté de l’adjectivation « un bonheur attentif, silencieux et mobile ». Les élèves du film sont capables de comprendre cela. Et s’ils sont sensibilisés à l’adjectivation, ils apprécieront un jour Borges, etc. 

Au lieu de cela, le prof donne des exemples dénigrants, sous-estimant l’intelligence de ses élèves – et ils s’en rendent compte – comme : « Bill trouve les cheeseburgers succulents ». Et je pense que c’est le point le plus fort du film. S’il y a une chose que toute cette population hétéroclite peut avoir en commun, c’est un sens esthétique transcendant les particularismes socioéconomiques et communautaires. La fin est très belle de ce point de vue. Le prof demande aux élèves ce qu’ils ont appris au cours de l’année, et les exemples donnés sont, combustion en chimie, proportionnalité en mathématiques, mouvement des plaques terrestres, la République de Platon, d’une rare poésie. 

Hélas, ce goût profond est méthodiquement frustré par le rapport de force policier, les préjugés sociologiques, l’érection de la langue (en tant que corpus de règles) comme barrière, mur entre les êtres. 

Dernier exemple que j’aime beaucoup. Carl, un nouveau venu chassé d’un autre collège, récite son autoportrait, liste énumérative de « j’aime » et « j’aime pas », d’une accidentelle poésie célino-prévertienne, avec différents niveaux de concret et d’abstrait, de noblesse et de prosaïsme, de réalité et de rêverie, d’intemporalité et d’actualité, qui s’entre-expriment dans une sorte de laconisme très pur. Ce simple autoportrait aurait peu être une matrice explicative de la naissance du beau, une plateforme certes bancale mais une plateforme quand même pour parler de style, pour déchiffrer des intuitions et des sensations.  

Pompeusement je dirais que c’est cela la mission de l’école : se placer au niveau humain et non social, et transmettre un sens transcendant du beau dans son acception hégélienne la plus large, qui sert aussi comme cheval de Troie aux règles. Le prof du film défend la thèse contraire. Apprenez les règles et vous aurez accès à un univers fabuleux du beau. Entre-temps, vous en serez exclus. Hélas, nul ne peut avoir la préscience de cet univers. Il faut commencer par le montrer. Je me répète, je suis concret, pour expliquer l’imparfait du subjonctif, il faut prendre une phrase de Proust et la faire aimer. Il faut que les élèves se sentent une appartenance au beau. En même temps, il ne faut pas que ce beau soit excluant, il faut étudier les poètes arabes, iraniens, chinois, africains, en classe, non comme compromis à la république, comme remise en question du patrimoine national, comme lâche concession au communautarisme mais tout simplement, pour faire comprendre que le beau dépasse tout ça, qu’il est le vrai élan vers l’autre.

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