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Il est des auteurs que l’on découvre par hasard. J’ai acheté un livre sur Tarkovski à une brocante et une photo du Miroir, celle où la mère lévite, m’a donné envie de le voir. Le miroir m’a ensuite donné envie de voir Stalker et Stalker Solaris. J’avais déjà eu un contact avec le cinéaste à l’adolescence, à la sortie de son dernier film, Le sacrifice, et j’en gardais le souvenir, erroné me dis-je aujourd’hui, d’un pensum bergmanien lourdingue percé de beautés évasives. J’avais aussi essayé à un moment de me coltiner Solaris, mais uniquement pour me plonger au bout de la quinzième minute, lors de la longue séquence sur les autoroutes, dans un sommeil inconfortable, bercé par les bruitages électroniques et ésotériques du film. J’appréhendais l’œuvre.
Comme Bergman, Tarkovski est un auteur profond, on plonge dans ses films comme dans les tréfonds de l’âme humaine, on se sent tantôt aspiré dans les entrailles de la terre, ses galeries organiques, tantôt propulsé dans l’immensité de l’univers, tantôt immergé au cœur de la nature. Comme le Fellini de Roma (longue scène de l’embouteillage aquatique romain, scène d’effritement des mosaïques sous l’effet du vent urbain), Tarkovski est un auteur bachelardien des éléments, de l’eau, du vent, du feu, de la terre. L’eau des canalisations de Stalker, mais aussi celle de la superbe scène de début de Solaris, où une pluie soudaine tombe à verse. Le vent du début du Miroir, métaphore du frémissement érotique subliminal entre la mère et un homme de passage dans la campagne russe. Le feu du Miroir toujours qui enflamme la grange de l’enfance.
Tarkovski est un auteur russe. J’ai retrouvé dans la première scène de Solaris, les paysages des environs de Moscou que j’ai visités il y a quelques mois, les brumes éparses qui rampent au sol, les variations brutales entre soleil et pluie qui avaient rythmé mon dîner dans une datcha. La nature russe, sa campagne, sont figées dans des postures artistiques, et la force du cinéaste est d’en éviter la joliesse, la beauté devenant avec lui métaphysique, son existence posant en creux la question taraudante de sa précarité, de sa signification même, de sa justification. La nature inspire ravissement mais pose aussi des questionnements, force l’incompréhension, de la même manière que les personnages du Miroir sont à l’affût des signes de la Zone, interrogateurs des clés de décryptage de son comportement. J’ai rarement ressenti cette capacité d’un auteur à traduire le bonheur d’exister au sens biologique du terme, le bonheur d’être au monde, pur de tout contentement intellectuel, ou disons contingent, comme celui que procure la réussite sociale et matérielle. Ce bonheur passe par une communion avec la nature, comme dans la scène de pluie de Solaris, ou les scènes de campagne et d’enfance du Miroir.
La beauté première des films est picturale et Stalker est le plus pur en ce sens car les deux heures quarante de film sont deux heures quarante de beauté visuelle, intacte depuis 1979. Le mot « pur » n’est pas le bon d’ailleurs, je voulais dire que Le Miroir est plus inégal, certaines scènes semblant moins nécessaires, et Solaris a moins bien vieilli. En réalité, les films sont des matériaux cinématographiquement et narrativement composites, le noir et blanc alternant avec la couleur, les poèmes en voix-off avec les dialogues, la musique de Bach avec le flamenco, Dostoïevski avec Bergman, Antonioni avec Kubrick. Le miroir est le film le plus hétéroclite, avec des scènes d’actualité, morceaux bruts de présent, qui parasitent la fiction ou plutôt la mémoire, et une dislocation radicale des strates temporelles, les repères d’identification du présent et du passé ayant disparu sous la prégnance des sensations, toutes immédiates, quelque soit leur origine temporelle.
La beauté deuxième des films est onirique, rêve et veille s’entremêlant. La contamination du réel par le rêve est insidieuse, suffisamment subtile pour que toute scène, notamment celles du Miroir, soit vraisemblable aussi bien comme morceau de rêve que comme bout de réalité. La nature est là encore la porteuse de la rêverie, elle est vivante au-delà de la vie de ses créatures, c’est un méta-corps, qui transcende la vie des corps qui le composent, doté de sentiments, de psychologie. La nature dialogue avec les personnages comme un personnage, se délecte de ses règles pour mieux les rompre et transmettre avec ces ruptures magiques des signaux poétiquement chargés.
Tarkovski irrigue le cinéma d’aujourd’hui. Rétrospectivement, on comprend mieux en voyant ses films ceux de Lynch par exemple ou de Terence Mallick voire de Johnny Toe. Bien que plus halluciné, Inland Empire n’est pas loin du Miroir, dans sa facture, dans sa rupture des règles spatiotemporelles de narration et physicochimiques de la nature. Cela va au-delà du bouleversement éculé de la séquence du passé et du présent, cela touche les personnages qui ne sont plus associés à un temps, la personne pouvant être vieille au passé et enfant au présent, la mémoire perdant naturellement la trace d’un passé pourtant immédiat, un même « instant » pouvant enfermer différents niveaux de temps. La ligne rouge de Terence Mallick, dans sa scrutation à la fois éblouie et désemparée, des palpitations de vie, de l’herbe, des créatures exotiques, est proche de tous les films et de Stalker en particulier. La référence à Johnny Toe est liée à la profondeur de champ, marquée par la disposition des personnages à des niveaux différents, ce qui permet de former des figures géométriques avec des constellations de points dans l’étendue blanche d’une colline enneigée (Le miroir) ou verte d’une Zone inconnaissable (Stalker).
Je n’ai pas vu de film de Tarkovski depuis 20 ? 30 ans ? et de toute façon, je serais bien en peine d’en fournir une analyse, mais je retiens l’état de choc dans lequel ses films m’ont plongée. Sauf Nostalghia, qui m’a plongée dans un profond ennui. et un autre, aussi, mais j’ai oublié lequel, à l’époque, j’avais décrété qu’il était impossible de livrer son âme impunément à chaque coup et que Tarkovski était bien obligé de rater un film pour avoir le temps de se recomposer.
Le premier choc, ça a été Andrei Roublev, je me souviens que je n’ai pas bien compris, mais j’avais quand même été saisie au cheveux, raptée, mise hors de moi et en même temps proche d’un moi intime, inconnu, sous-jacent, bref, il m’apparaissait que Tarkovski s’occupait de choses essentielles comme le sens de l’homme, des nuages, du fil de l’eau, du son des cloches et de la quête solitaire. J’étais donc suspendue en état de grâce, mélange de clairvoyance et d’opacité, aveuglée par la lumière tarkovskienne (euh, là, la passion m’emporte, mais il est vrai que ce film m’a fait le choc d’une révélation, sans que j’arrive à mesurer ce que ça révélait exactement, sinon des images, ce qui après tout, n’est pas si mal pour un film) dans un monde dont les tenants et aboutissants m’échappaient mais qui me parlait intensément de ce qui doit s’agiter dans les tréfonds de l’âme humaine. C’était une histoire de moine et de quête, ce qui en somme va de soi, d’images du ciel au printemps, avec le caractère intense et primesautier (mais si, là, exceptionnellement, ça peut aller ensemble) de ce genre de ciel, toujours prêt à basculer d’une humeur et d’une couleur à l’autre, le printemps allant avec la fête de la naissance de la cloche, car une cloche finissait par naître, extraite d’une gangue de glaise, et c’était un suspense fou, et l’apothéose du film et de la quête du moine, – est-ce qu’il était fou, ou seulement intransigeant ?- et une foule nombreuse attendait et redoutait le miracle du son; et puis il y avait des rivières, ou même un fleuve, parce qu’en Russie, tout est fluvial, et tout ça parlait de l’âme, et pire encore, de l’âme russe, ce qui rend l’âme encore plus fluviale, nécessaire et contagieuse.
Et voilà, ce film inquiétant se jouait tout du long « sur le fil « , par là, j’entends qu’on avait toujours le sentiment d’une catastrophe imminente, et parlait de la complexité et de la versatilité des choses, de l’âme, de l’homme, de la profondeur et de l’évanescence.
Après, toujours dans la catégorie du bouleversement absolu, il y a eu Stalker, mais il est encore plus difficile de parler de Stalker, je suppose que ce film se passe après la catastrophe qui a cessé d’être imminente. Il est toujours question de quête; mais là, c’est encore plus obscur, ça se passe dans des non paysages, des non couleurs et des non lieux, avec ces gens qui échangeaient certainement des propos profonds, et obscurs, cela va de soi. Eh bien, loin d’être rebutée par toutes ces difficultés, je me suis vue encore une fois, subjuguée, « sur le fil », vivant et vibrant avec ces étranges personnages qui suivaient un étrange parcours.
Le troisième choc, c’est le Sacrifice, bien sûr, qui récapitule les obsessions du maître : la catastrophe est toujours dans les parages, mais cette fois, il y a un deal avec la peur viscérale, animale et brutale, la culpabilité, l’innocence, et toujours les images, c’est le film testament qui une fois de plus attrapait le spectateur par les pans de l’âme, l’irradiait de concepts sombres et lumineux autour du sens obscur de la vie, pour le relâcher ensuite, légèrement démantelé, dans la médiocrité du quotidien.
Je devrais peut-être en revoir un ou deux, pour voir. Ou mieux vaut pas ?
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Vous en parlez très bien en tout cas. J’aime bcp la phrase:
« j’avais quand même été saisie au cheveux, raptée, mise hors de moi et en même temps proche d’un moi intime, inconnu, sous-jacent, bref, il m’apparaissait que Tarkovski s’occupait de choses essentielles comme le sens de l’homme, des nuages, du fil de l’eau, du son des cloches et de la quête solitaire. »
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Je ne sais pas comment j’ai pu dire des choses aussi sottes sur Nostalghia. J’ai profité de la rétrospective au Reflets Medicis pour faire une cure de Tarkovski. C’est toujours aussi bouleversant, y compris Nostalghia. Disons qu’à l’époque, j’étais trop jeune pour adhérer aux désarrois d’un homme en exil (de sa terre, de lui-même etc). J’avais aussi zappé le discours du « fou », affreusement visionnaire, sur les méfaits d’une société matérialiste et prédatrice.
En fait, on peut regarder les films de Tarkovski en boucle et placer chacun tour à tour au zénith de son œuvre, selon un palmarès aléatoire, fluctuant, au gré des humeurs, du temps qui passe, du moment où on les reçoit. Je suppose que ces film trouvent en chaque âme divers points de résonance, et qu’ils varient avec l’âge, l’humeur, le temps.
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