Two lovers de James Gray

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Avec Two lovers, James Gray signe un film d’amour noir ou plutôt un film noir d’amour. C’est toujours avec le même classicisme emprunt de sensualité qu’il filme la nuit, le métro, New York et les façades en brique de Brooklyn striées d’escaliers de secours. J’aime particulièrement le travail sur les parois translucides qui séparent les personnages et sectionnent les plans. Two lovers est un mélodrame sirkien et un suspense hitchcockien, inspiré explicitement de Vertigo (scènes sur le toit, clocher en arrière-plan, plongée sur le vide) et de Fenêtre sur cour. C’est une comédie romantique comme il en sort des dizaines chaque année, avec la même trame débile, mais elle a été impitoyablement assombrie. Dans le noir total, subsistent juste quelques traces dérisoires de comique, comme des objets incongrus qui flottent à la surface d’une eau crépusculaire.  

Le « héros », Leonard (Joaquim Phoenix, génial comme d’habitude, corporel et intérieur, avec cette charge minimaliste de folie, concentrée dans des mouvements de pupille) hésite entre la réalité – son mariage inéluctable avec Sandra Cohen – et l’image, celle fantasmée et idéalisée de la blonde Kim Novakienne Michelle, superbement interprétée par Gwyneth Paltrow. Alors que les scènes avec Sandra sont engluées dans la réalité (dans un restaurant vide livide, dans la chambre d’adolescent attardé de Leonard, dans la salle à manger familiale au papier peint pisseux), celles avec Michelle sont habitées d’une légère ou dramatique folie selon les cas, dialogues ou séance photo improvisée à travers la cour, sur les toits, espionnage, dîner à trois dans un restaurant chic, etc. Superbe parallèle entre la scène de baiser avec Sandra et celle avec Michelle, la première confinée dans l’appartement, devant les portraits et l’ombre tutélaire de la famille, la deuxième sur le toit irréel et battu par les vents.  

Michelle est l’antinomie romanesque de Sandra. Alors que cette dernière, maternelle et protectrice, assure la pérennité familiale, la continuité avec une histoire normale, la première est l’aboutissement rêvé autant que craint de la dislocation filiale. Le père de Michelle est ruiné, il gueule dans les escaliers et on le laisse geindre sans répondre, son amant est marié et finit par laisser tomber sa femme et son fils, elle-même a une fausse couche. Cette dialectique normalité-folie, pressing (occupation réelle)-photographie (occupation rêvée), maternité-infertilité, est joliment symbolisée dans la scène de bar-mitsva, summum du cérémonial familial, au cours de laquelle Leonard porte un appareil photo encombrant, artéfact intrusif de sa folie, et reçoit un appel de Michelle sur son portable, un appel du monde barge qui le tente, le tourmente, l’effraie. C’est comme si le « machin bipolaire » dostoïevskien (le film est vaguement adapté des Nuits Blanches de Dostoïevski, qui a déjà inspiré Visconti et Bresson) du héros, cette oscillation extrême et maniaco-dépressive entre normalité et folie, vie et mort, structurait tout le film, comme si le film lui-même devenait un machin bipolaire à l’image de son personnage, en symbiose avec lui.

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