
Le fait est suffisamment rare et mérite d’être signalé, un très beau premier film français qui sort en DVD/VOD. Histoire d’amour entre deux adolescentes qui partagent le même appartement, il exprime avec énormément de finesse et d’intimité la jouissance douloureuse de désirer et celle, cruelle, de se laisser désirer en se refusant à l’autre, en voyant l’autre se consumer d’insatisfaction, en « le rendant dingue ». Bien que je ne supporte plus le name dropping référentiel, que le film a sa personnalité propre, je citerais trois noms pour le décrire, Truffaut, Brisseau et Téchiné. Truffaut pour l’attirance-répulsion entre deux êtres qui sont dans l’impossibilité tout autant de vivre ensemble que de se séparer (le « ni avec toi ni sans toi » de La Femme d’à côté) et pour ses amours à sens unique dans lesquelles l’aimant, sous l’emprise de sa passion, sombre progressivement dans la folie, comme un organisme soumis sans défense à la maladie. Observer presque cliniquement (le psychiatre de La Femme d’à côté) l’effet de l’amour sur la psyché, la lente progression vers la folie, voilà un thème de Truffaut que les films d’aujourd’hui explorent peu. Brisseau pour la mise en scène du désir féminin même si le film est beaucoup moins foutraque que ceux de Brisseau et, reproche que l’on pourrait d’ailleurs lui faire, trop sage, de trop bon goût. Téchiné enfin, celui de Rendez-vous pour le portrait d’une provinciale qui découvre la ville et l’ivresse d’être un objet de désir qui peut se refuser, et celui de tant d’autres beaux films frémissant de la vulnérabilité de l’adolescence face aux désirs qui se saisissent des corps. Mais encore une fois le film existe par lui-même, par son casting merveilleux, le jeu des actrices, le filmage des visages et la capacité de saisir ces instants d’intensité dans les regards, les expressions, les intonations de la voix. Certaines scènes sont superbes comme celle où, dans un restaurant japonais, Emma (Isild le Besco) décrit ses sensations gustatives, l’effet mêlé du gingembre, de l’acide, du sucre, de la cannelle, sur son nez, sur sa langue, sur ses lèvres, comme une sorte de métaphore de ce qu’elle éprouve envers Marie (Judith Davis) qu’elle a envie de manger et que cette dernière répond par « il n’y a que des vieux dans ce restaurant » qui provoque une de ces déceptions propres aux amours transies et qui ne font que les aviver. Ou cette autre scène où Marie, alanguie nue sur un lit, plonge son regard dans celui d’Emma qui la bouffe des yeux, et s’enivre de la souffrance découverte du désir brûlant. L’appartement est un lieu de passage, ancré dans l’enfance, avec ses objets et ses réminiscences, et promis au départ vers les « vies étriquées », alors que là les leurs sont submergées par le désir et la beauté, celle de l’autre, celle de l’art, de la musique et de la peinture ; tellement submergées qu’on en perd la tête avant de se ressaisir, de gagner des concours, d’avoir un copain, et de tuer en soi la folie passagère et incandescente des « meilleurs moments de la vie ».