VINCERE, de Marco Bellocchio

Vincere est scindé en deux parties. Dans la première, Benito Mussolini est un homme. Il éructe dans les rues, les clubs enfumés, et fait sauvagement l’amour à Ida qui est tombée folle amoureuse de lui. Dans la deuxième, l’homme disparaît, on ne reverra plus l’acteur et Mussolini, transfiguré, devient une idole éclatée en images de cinéma, en statues de marbre, en portraits officiels. Le processus de transformation de l’homme, sensuel, terrien, violent, en idole théorique a quelque chose de monstrueux. Comme dans La Mouche de Cronenberg, les signes prémonitoires de la métamorphose brutale sont essaimés dans la première partie : incrustations intempestives d’images de foule, de drapeaux noirs qui se déroulent, expressions inquiétantes surprises sur le visage, au milieu de scènes d’intimité. Toute la vie d’homme de Mussolini, celle d’avant la dictature, sombre après celle-ci dans une marge de la réalité, éradiquée du système quadrillé de soumission mentale, y compris Ida, dont l’existence même est niée.

Le film met magistralement en scène la tension entre les rapports individuels, de personne à personne, dont la passion est l’exacerbation, et les rapports de foule, la constitution d’un sentiment composite formé des idolâtries de millions de personnes envers un Dieu ou un dictateur, l’un et l’autre intangibles. Ceux qui, comme Ida, fidèle à son amour pour l’homme, ne participent pas de cet élan adulatoire sont cloîtrés dans les asiles psychiatriques. Les contestataires de la folie dominatrice sont les fous officiels dans un relativisme schizophrène.

Le film est dans un état perpétuel d’effervescence, à mi-chemin entre cinéma et opéra. Il est irrésistiblement beau, chacun presque de ses plans est flamboyant. Les éléments naturels, la pluie, le brouillard, la neige, sont d’une démente poésie emportée par une musique continuelle. Les symboles carcéraux, barreaux, filets, murs, cellules, portes, définissent des territoires dont l’imagination doit s’évader à travers des brèches de folie. L’amour de la première partie, devient adoration de Mussolini et détestation collective d’Ida, dont le destin est anéanti, et de son fils, moqué en public, imitant son père dont il révèle la substance farcesque avant de sombrer dans la folie, dégénérescence pathologique du charisme dictatorial, qui en révèle la matière première psychotique.

Bellocchio suit encore une fois le destin mélodramatique d’une femme emportée dans une histoire et une Histoire qui la transcendent, font vaciller son corps, son esprit et in fine, la transforment elle-même en idole, c’est-à-dire la déshumanisent.

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