Je suis devenu français

Je suis devenu français. Par décret de naturalisation. J’en suis fier. Proust était français, et Stendhal, et Rimbaud, et Renoir (père et fils), et Bresson. Le simple fait d’appartenir à la même nation que les Renoir m’émeut.

La procédure de naturalisation s’est conclue par une cérémonie au cours de laquelle un livret nous a été remis, avec cartes d’identité et autres documents administratifs. Nous y sommes allés en famille ; c’était un moment important. Les filles ne comprenaient pas bien pourquoi. La notion de nationalité leur est étrangère. Elles semblent la lier à la langue.

La cérémonie a lieu rue des Ursins, une petite ruelle serpentine sur les quais de Seine, près de Notre-Dame. Un groupe de naturalisés se retrouve dans la salle Marianne où l’on reconnaît un drapeau tricolore, une statue de Marianne, des symboles de la France et la déclaration des droits de l’homme et du citoyen. La décoration est kitsh mais l’effort de l’administration attendrissant, après tant de froideur procédurale. Le maître des cérémonies, un sous-directeur de préfecture très jovial, semble sincèrement heureux de nous recevoir, assisté d’une belle jeune femme, sans identité, sans nom, sans fonction, sorte de symbole incarné de la France qui vient à votre rencontre.

Le sous-directeur prononce un discours compassé, mais émouvant par moments. Il cite des grands noms français d’origine étrangère, Apollinaire, Verlaine, Gustave Eiffel, Marie Curie, Georges Charpak, Charles Aznavour, des académiciens (dont je n’ai pas retenu le nom). Il termine par le plus illustre de tous : Zinedine Zidane. Sur fond de musique symphonique, un clip résume la France en quelques minutes, ses monuments, sa beauté, son histoire, ses rois, ses principes fondateurs issus de la Révolution, l’égalité entre les races, les religions, les hommes et les femmes, les riches et les pauvres, les nigauds et les malins. Il se termine sans transition par des plans de policiers dans le métro et d’avions Rafale. Tout le monde chante la Marseillaise dont le sous-directeur reconnaît que les paroles sont un peu datées mais la charge symbolique intacte. Mes filles me regardent chanter avec étonnement, un peu éberluées. J’avais imprimé l’hymne sur internet pour ne pas être pris au dépourvu le moment venu et sa longueur m’avait impressionné. Mais nous n’avons chanté qu’un seul couplet.

Les décrets sont remis aux personnes présentes, appelées dans un ordre aléatoire. Chacune est applaudie par les autres comme, selon la formule du sous-directeur, un « champion » qui parvient au bout d’un long et laborieux processus administratif. Les noms se suivent, souvent compliqués, mais prononcés avec une clarté parfaite par la jeune femme qui symbolise la France, et les pays et les histoires imaginées. Pendant quelques instants, le groupe se disloque, se désagrège en individus et chacun acquiert une éphémère épaisseur existentielle. Nous parcourons le monde, d’Uruguay, au Honduras, en passant par le Mali, la Côte d’Ivoire, l’Algérie, pour aller en URSS (c’est le nom du pays à la naissance qui est donné), au Sri Lanka, au Vietnam, des pays présents, des pays passés, des pays qui ont connu des gloires, le plus souvent ont souffert. Des hommes et des femmes défilent, heureux, élégants sans être endimanchés, juste parfaits pour l’occasion, porteurs d’histoires fugitivement devinées. On entend distinctement « Merci », « Merci bien » et on perçoit, à distance, l’émotion.

On comprend alors, dans cette diversité, dans cette volonté partagée de faire partie d’un pays, ce que veut dire l’exil, ce que veut dire l’hospitalité, ce que veut dire la « fraternité », ce mot « républicain » galvaudé, creux, voire niais, contraire à toute réalité, mais qui pendant quelques instants, quelques brefs instants, tout à coup, sonne vrai.

Après la distribution des livrets, on peut se lever, prendre des photos de la salle Marianne, lire la déclaration des droits de l’homme, noter : « regarde, nul ne peut être inquiété pour ses opinions », y croire, comme à une promesse nouvelle. On s’embrasse, pose avec le sous-directeur, échange quelques mots avec la jeune femme. On confie une pensée au livre d’or où je lis en passant quelques mots tracés d’une écriture hésitante, trahissant l’émotion : « je suis fier de faire partie de cette Grande Nation ».

Ce moment est une parenthèse secrète. Enfouie dans une sorte de salle de classe au fond d’une ruelle ignorée du cœur d’un Paris de touristes. L’espace de quelques instants, la fraternité et la sympathie s’expriment avant que, juste en sortant, en allumant la radio, on ne soit rappelé à la réalité, des haines petites et grandes, des désignations des autres, de leur catégorisation dans des groupes où l’individu se noie à nouveau dans une triste masse, homogène et stigmatisée.

La cérémonie a quelque chose d’anachronique. Instant perdu, déboussolé, dans le flot de nos rancœurs inexpliquées, et de nos cynismes résignés.

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