Filiations

Mother

 

Dans le film de Bong Joon Ho, une mère protège son fils un peu débile et commet un meurtre pour lui. Au cœur de l’intrigue policière se greffe l’histoire familiale, morceaux de mémoire où la douleur, la culpabilité et la tendresse se mêlent dans un tout émotionnel. J’apprécie la beauté visuelle du film, la formation de plans graphiques dans lesquels s’insèrent des touches d’absurde, des discordances de ton, et se côtoient la monstruosité et la drôlerie, le grotesque et le sublime. Les séquences sont structurées, minutées, mécaniques. Les microstructures narratives sont comme des constructions dramatiques autonomes tendues vers une finalité qui est dans la séquence elle-même ou survient à un autre moment du film. Je trouve toutefois le scénario trop huilé, trop parfait, ne laissant place à aucune digression injustifiée, à peu de moments gratuits, de repos, de flottement de la fiction. Chaque instant du film, chaque événement, même lorsqu’il est poétique, est fonctionnel et contribue à la progression de l’intrigue. Si les relations père-fils et mère-fille sont rebattues au cinéma, il est plus rare, à ma connaissance, d’explorer ainsi la relation mère-fils, sauf sur le mode de la comédie et de la caricature. Celle décrite dans Mother est fusionnelle, incestueuse presque, marquée par une obsession de la protection trouvant sa source, peut-être trop explicitement psychanalytique, dans une pulsion originelle infanticide. Le contraste entre l’âge des personnages, la violence de ce qu’ils vivent, et l’immaturité de leur relation figée dans l’enfance, projette sur celle-ci la lumière noire d’une culpabilité refoulée. L’enfance est mémoire. La filiation est mémoire. Le sujet du film est la mémoire. Celle immédiate que l’on perd, celle plus lointaine que l’on retrouve dans des instantanés quasi-mystiques. L’idée que le jeune homme débile oublie tout dans l’instant, puis fasse des efforts pour se rappeler les événements de la veille et, dans sa laborieuse exploration mémorielle, remonte par accident à ceux de l’enfance, à des révélations fragmentaires mais traumatiques, est très belle. Le film se termine sur une superbe scène d’oubli.

 

Tetro

 

Le dernier Coppola est artistiquement sublime, d’une italianité flamboyante et bancale à la fois, dans le pays de Borges. Je suis impressionné par les voyages de Coppola entre les films commerciaux qu’il transcende par son art immodeste, et les petits films artisanaux où celui-ci est au premier plan, emprunt d’une humilité nouvelle. Tetro est un film sur la création et la manière dont les relations filiales, familiales, la sous-tendent. Aller au cœur de l’œuvre, de ses références, de son imaginaire c’est, en même temps, aller au cœur de la famille, des relations entre les êtres, des blessures qui s’y forment. Le lyrisme du film trouve sa source dans l’art musical de Carmine, le père. Créer est un processus dont la charge dramatique provient des liens filiaux chaotiques. La création relève du rapport aux pays, aux langues, à l’Italie rappelée par des passages opératiques et à l’Amérique latine où le merveilleux et cette sorte de sommeil permanent traversé de possibles rêves, rendent le réel incertain.

 

Fantastic Mr. Fox

 

Le film de Wes Anderson est plastiquement beau. Il emprunte à son personnage principal son élégance, son dandysme et à la musique son rythme, sa grâce. Je suis touché par la relation entre le père et le fils, par la confrontation entre le fils réel et le fils fantasmé, version sublimée de soi, revanche procréatrice sur ses propres tares. La manière dont la tendresse se loge dans les défauts, les faiblesses, les « différences » par rapport au modèle d’enfant rêvé est si émouvante. C’est un film sur la transmission, le père comme modèle admiré, comme héros dont on recherche désespérément en soi la révélation atavique des qualités exagérées. Je me plais à voir le film du point de vue du fils : Fantastic Mr. Fox version héroïque du Père et le cousin version revue et corrigée de soi. Le film est aussi une célébration de la nature, des bêtes dans leur sauvage diversité, des levers et couchers du soleil, des saisons. L’apparition du Loup dans un bout de paysage enneigé qui se greffe dans l’automne rouge est magique.

Laisser un commentaire