
Tout en ce film mélancolique me touche. Son élégance, sa poésie, la solitude qu’il décrit et la sienne en tant qu’objet perdu de l’histoire de l’art.
Les lieux filmés sont d’une grande beauté : le lagon de Venise, la longue scène dans la brume nocturne, les anciennes maisons, les chevaux en contrebas dans la pénombre illuminés un instant par des phares de voiture, les appartements et leurs fenêtres mouvantes dans le cadre desquelles des morceaux de ville et des pins apparaissent et disparaissent. Nul autre qu’Antonioni ne sait révéler avec autant d’intensité la beauté envoûtante et silencieuse, presque hautaine, des lieux.
Comme dans L’avventura auquel il se réfère, le film est scindé en deux parties, par deux femmes, dont l’une disparaît pour faire place à l’autre interprétée par Christine Boisson, sublime avec sa tache noire dans l’œil et son immense front. Cette dualité est-elle censée capter l’essence de la femme, sa présence et son absence, son insaisissabilité ? Il y a souvent une énigme chez Antonioni, un semblant d’énigme, jamais résolue, mais qui maintient les personnages dans un état permanent d’interrogation, de recherche, de frustration (quel est le sens de tout cela ?), dans une quête angoissée et désillusionnée d’une réponse. La vie est une énigme irrésolue, ainsi que la femme. Elle est une métaphore de l’impénétrabilité de la vie et, comme chez Proust, un univers inconnaissable de signes. L’image qu’elle donne d’elle-même n’est qu’un masque partiellement et parcimonieusement révélateur d’histoires secrètes, de pensées insondables, offrant, notamment au travers des témoins de son passé, brièvement croisés, quelques indices autour desquels l’imaginaire masculin développe des conjectures narratives sources d’espoirs amoureux et de douleurs jalouses, similaires aux conjectures que l’on peut faire pour expliquer une œuvre d’art ou notre présence sur terre.