
J’y suis allé en traînant des pieds, parce que je savais que nous allions être piétinés par une foule assoiffée d’art et de culture et de sorties du week-end, parce qu’à force de l’avoir vu sur des boîtes de chocolat, des parapluies et des tee-shirts dans les magasins « Souvenirs Paris, we also sell Coca cola », Monet ça ne me disait rien, parce que l’aspect obligatoire de l’événement et sa grégarité me gonflaient. L’exposition m’a littéralement emballé et profondément ému.
Son ampleur est exceptionnelle. Elle embrasse toute une vie. Une vie d’homme, avec ses amours, ses amitiés, ses succès, ses maladies, ses deuils, ses guerres, racontés par les toiles et leur évolution, leur assombrissement ou leur ensoleillement. Une vie de voyageur qui a planté son chevalet à Londres sur les traces de Turner, à Venise et dans tous coins de la France, en Normandie, en Méditerranée, sur des plages battues par les vagues et dénudées par les marées, à toutes les heures de la journée, par toutes les compositions du ciel, dans une quête fiévreuse des vibrations de la lumière et des jaillissements inopinés de beauté. Une vie de créateur entrepreneur qui s’est sans cesse remis en cause, a sans cesse renouvelé son art, se laissant imprégner par celui des autres, avec sérieux, un goût de l’effort. Monet a évolué, a radicalisé sa démarche, au point d’atteindre à quatre-vingt-sept ans, avec la dissolution des formes, leur effacement dans la brume, le remplacement du regard par l’imagination, un niveau d’abstraction annonciateur d’un Pollock. Le thème de la radicalisation me touche particulièrement, surtout en peinture, l’art par excellence de la matérialisation de l’évolution créatrice.
Je n’aime pas les débuts du peintre, trop classiques à mon goût, manquant de folie en comparaison à Manet dont les inquiétants « regards caméra » m’ont toujours troublé même reproduits sur des tabliers de cuisine ou des marque-pages. C’est peu à peu que l’on voit naître chez Monet ce concept d’impression. Elle est émouvante, la genèse devant nous, en temps réel, ce dimanche après-midi, au milieu de mômes qui braillent, de parents qui leur reprochent un manque flagrant de sensibilité à l’art malgré leurs trois ans, de ce concept d’impression, avec ce qu’il a d’irraisonné, ce qu’il a de révolutionnaire dans le rapport au réel, qu’il remet paradoxalement au premier plan tout en le contaminant de rêverie, tout en y projetant des fragments d’intériorité.
C’est à partir des séries que je suis emballé et notamment l’extraordinaire série des meules, obsessionnelle, reflétant la lumière à la manière démultipliée des variations chromatiques du jour et des saisons, dans cette quête déchirante de l’instant et de sa reproduction illusoire. La série des cathédrales annonce l’abstraction. Les formes gagnent en étrangeté, deviennent inquiétantes, les reflets des lumières particulières les transforment en architectures rêvées, rendent vaporeuse la pierre, monochromes les colorations, impalpables les dentelures de l’architecture gothique. Il n’est pas étonnant que certaines des vues sur le parlement de Londres, qui vont plus loin dans l’abstraction, soient réalisées à Paris, en atelier, par la seule force de l’imagination. Le lieu est devenu souvenir. La silhouette noire des tours dans la brume ou le contre-jour flamboyant, est une ombre rescapée d’un rêve. Les toiles de Venise sont bouleversantes, par leur cadrage serré, leur mélancolie, leur ténuité, l’absence d’humains dans une ville désertée et fantomatique.
Toute l’œuvre a quelque chose de fantomatique, elle est faite de la même matière que les aubes, quand on surprend la vie dans sa solitude, quand les transitions conjuguées entre la nuit et le jour, la fraîcheur et l’ensoleillement, le silence et les bruits, font planer les choses, comme ce bras de Seine transparent, dans l’entre-deux indéfini de leur naissance.
L’apothéose de cette œuvre-vie que le soleil de la Méditerranée a illuminée, que les humeurs marines de la Normandie ont traînée sur les rives des songes éthérés, dont la Seine dans tous ses états a traduit les bonheurs et les drames, est la série des Nymphéas, dont on retrouve une partie au MOMA de New York en hommage à celui qui est l’inspirateur de l’abstraction lyrique.
Cette immersion dans l’eau près de laquelle on comprend que « la rêverie est un univers en émanation, un souffle odorant qui sort des choses par l’intermédiaire d’un rêveur ».
A mon tour.
Aller voir Monet pour retrouver tout ce qu’on connaît de lui, ou de soi, on ne sait plus qui a commencé, si c’est lui qui a cristallisé ces impressions, ou si on les avait déjà eues avant.
J’ai donc révisé la lumière normande, que je connais, la terrasse de Sainte Adresse, que je ne connais pas, mais c’est tout comme, l’air frais sur la plage, une ombre sur la mer verte, les chaos rocheux, à marée basse, au pied des falaises, l’embouchure de la Touque, dire que j’étais là, moi aussi, exactement là au pied des poutres de la jetée en bois. J’ai revu la mer grosse à Etretat, (je ne l’ai jamais vue grosse à Etretat, mais je sais que ce serait comme ça) avec des humains regroupés, un peu muets, pour contempler la puissance des flots, et communier dans l’effroi de la furie des vagues. J’ai vu la Seine qui charrie des glaçons, la lumière bleue et rose et la couleur boue sale, cette lumière d’hiver hostile, coupante, d’un après-midi trop court. Et le pont d’Argenteil, qui écrase le paysage de sa masse.
J’ai vu Vétheuil, je ne connais pas Vétheuil, mais je sais que c’est exactement comme ça que ça devrait être, l’incarnation parfaite d’un petit village d’Ile de France, et j’ai vu les régates à Bougival, la brise fraîche dans la voile, la lumière orange et bleue et l’entrain joyeux d’un esquif qui avance.
J’ai vu cette femme à l’ombrelle, sur la falaise, et sa robe légère soulevée par la brise, l’image en contreplongée suggère la perfection d’une promenade dans l’air matinal (j’hésite, mais j’opte pour une promenade matinale) c’est l’impression qui domine, la perfection d’un instantané de promenade vers 11 h du matin.
Toutes ces peintures invitent au silence, elles évoquent ces moments où l’on se laisse envahir par la nature et la texture de l’air, la lumière qu’il fait, les odeurs, ces instants où la conscience s’élargit et intègre le paysage, et se met à en faire partie.
J’aime aussi la rue Montorgueil (30 juin) on entend les drapeaux qui claquent dans la chaleur du matin et la liesse populaire, et j’aime les gares. Je me souvenais de ces gares, mais je ne me souvenais pas qu’elles me faisaient tellement plaisir, peut-être pour l’idée de ces grosses machines tapies sous les poutrelles et le fait qu’elles s’ébranlent et font la jonction entre le monde industriel et industrieux, l’esprit urbain et travailleur, et l’appel d’un ailleurs, d’une évasion, en forme de dimanche à la campagne, à Vétheuil, à Bougival ou à la Grenouillère. Comment le peintre a-t-il pu si bien résumer les instantanés de la vie, les tranches de vie, ces fameuse impressions, qui plutôt qu’évanescentes et fugaces, cristallisent au contraire des instants d’éternité imprimés dans l’âme à jamais. J’aime aussi le portrait de Camille, songeuse l’après midi sur un canapé, on sent le temps de la rêverie évasive, du vague ennui, l’âme étale dans un temps mort de douces divagations, ou peut-être de pensées moroses, elle a un livre fermé à la main, qu’elle n’a peut-être même pas essayé de lire depuis une heure qu’elle est là. Je reviens en Normandie, j’aime aussi la colline de Varengeville, l’église, et cette manière qu’a Monet d’y revenir, de la regarder et de la peindre encore, et encore, pour épuiser le mystère de toutes les saisons, les heures, les minutes qui la changent. J’aime cette prairie de coquelicots, vue et revue jusqu’à la nausée, mais je ne me lasse pas de cette douce folie des coquelicots, qui donnent au paysage une note intense et éphémère, et la nostalgie des promenades en famille, la mère et l’enfant à la fois ensemble et chacun dans son monde.
Puis viennent les voyages à Belle-Ile et dans le midi, mais je ne sais pas pourquoi ces peintures de Belle-Ile et de la côte d’Azur sont ce que j’aime le moins, (je ne les ai jamais vraiment aimées) j’ai l’impression que ces lumières sont trop crues pour Monet. Comme s’il lui fallait forcer le trait, la couleur, empâter le pinceau pour restituer des lumières plus denses, plus brutales. La lumière est trop crue (trop noire ?).
Et puis il y a ce banc délicieux dans le jardin, sous la charmille, et un livre oublié, avec la maison juste à côté où quelqu’un prépare peut-être le thé, le genre de maison et de jardin exquis, avec une idée de temps suspendu, et peut-être d’instant perdu, comme tout le monde en a connu dans sa vie.
Mais le grand moment, et je ne m’y attendais pas, ce sont ces 3 vues d’un bras de Seine, et l’ambiance étrange qu’il y fait, comme si Maupassant était passé par là pour lui parler du Horlà. Elles introduisent l’extraordinaire série de Londres (Charrring Cross et le parlement) qui annoncent, je crois, les impressions abstraites ( Nicolas de Staël ?). J’adore aussi cette vue d’hiver, un village sous la neige, où la lumière est plombée, d’un blanc mat, uniforme et palpitant en même temps, avec tout ce qu’on sent de vie enfouie sous la neige amassée sur cette plaine et ce village.
J’ai l’impression que c’est la dernière toile que j’ai regardée, à part quelques membres de l’incontournable famille des nymphéas.
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Merci pour cette belle note, nous avons aimé des choses parfois différentes, ce qui prouve toute la richesse de ce peintre, qu’honnêtement j’ai découverte avec cette expo.
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