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Dans une vidéo de l’INA, nous retrouvons Kertész à la fin de sa vie, sur un quai de la Seine, avec des objectifs de toutes sortes dans les poches de son imperméable, essayant de capter un instant fugitif sur un pont parcouru par des passants pressés.
Sa vie aura été celle d’un exilé. Il a vécu dans trois villes, Budapest (il est hongrois), Paris et New York. Budapest est sa ville, celle pour laquelle il a un attachement sentimental, comme en témoignent cette très belle photo de deux amoureux, de dos, contemplant l’eau qui coule, la nuit (il est l’un des premiers à photographier la nuit), ou celles où il a représenté son frère tant admiré dans les postures élastique d’un corps d’athlète. Ses photos en Hongrie sont aussi un portrait métonymique de l’Europe Centrale du début du vingtième siècle, avec ses paysages sauvages. Son regard sur Paris (où il vit de 1925 à 1936) et New York (où il passera le reste de sa vie, jusqu’en 1985), est empreint d’un double sentiment, celui de la découverte, de l’émerveillement, devant la beauté et l’étrangeté, dans tous les sens du terme, d’étrange et d’étranger, des choses simples, comme des cheminées, des pigeons, des arbres, des formes métalliques enchevêtrées, et celui de la nostalgie, de la solitude de l’exilé. Son regard révèle des pans urbains superposés et des événements qui pointent, dans le sens du punctum barthésien, ou peut-être plus précisément de ce que Barthes appelle la « surprise », la « trouvaille ». Dans le même temps, ses photos sont le parcours d’une vie, « le mouvement de la vie ». Kertész se trouve là ; et comme le dit Barthes, « la voyance du photographe ne consiste pas à « voir » mais à se trouver là. » La beauté picturale des photos est étonnante ; j’utilise cet adjectif d’étonnant à la suite de Barthes. Des décalages, des ombres, des traces dans la neige, des vues en surplomb, de tous ces moments urbains esseulés, naît une émotion étrange, celle d’une proximité avec un être universel, amoureux de la rue, qui regarde la ville et tente d’en sonder l’âme tout en y sondant la sienne propre. L’émotion étrange est sans doute liée au fait que la photographie « a quelque chose à voir avec la résurrection ». « Ce que je vois, dit Barthes, ce n’est pas un souvenir, une reconstitution, une imagination, comme l’art en prodigue, mais le réel à l’état passé. » Ces quelques lignes d’Hervé Guibert, écrites en 1978, à l’occasion d’une rétrospective du photographe au centre Georges Pompidou, sous le titre « Le mouvement de la vie », traduisent ce que je ressens devant les photos du maître : « On voudrait parler d’André Kertész sans dire : c’est le plus grand photographe du siècle. Le superlatif a quelque chose d’indigent. On voudrait dire l’émotion très simple qu’on a ressentie devant telle ou telle photo. On voudrait juste retranscrire sa sensation brute. On ne peut qu’avoir un rapport direct à ses photographies, comme Kertész a eu un rapport direct à la vie. Toute son œuvre est un regard dans la vie. Kertész a dit : Je vois ce qui existe. » De Kertész, nous connaissons ces photos qui ont marqué l’histoire de la photographie, comme celle du nageur sous l’eau, prise en 1917, dont Guibert dit qu’elle « tourne le dos au pictural et au portrait et porte le regard vers les petits gestes qui tissent patiemment la vie. » A New York, la photo la plus célèbre est celle du nuage égaré au bord du gratte-ciel, cette sensation d’égarement alliée à une triste légèreté symbolise son œuvre.