Limonov

A chaque rentrée, je lis les quelques livres formidables qui tiennent le haut du pavé. Cette année, je me suis rabattu sur celui présenté comme le chef-d’œuvre du millésime. Il y avait un autre qui s’appelle Le système Veronica ou un truc comme ça, mais l’intrigue relayée par la presse – dithyrambique – est tellement vaseuse que je n’ai pas eu le courage de l’acheter. De Carrère, j’avais lu de belles critiques de Tarkovski, rien de plus. Il y a eu aussi des adaptations – oubliables – de ses livres au cinéma. Ce Limonov est un peu affligeant – rien à voir avec Lermontov, même s’il y a des parallèles pour faire classe, Limonov est un écrivain de salon russe, une sorte de frappe postsoviétique et vaguement postmoderne, de quoi épater le parisien en mal de destin qu’est Carrère. Ce dernier se met dans la posture d’un petit garçon ébloui par son personnage – dont il a découvert un livre parce que sa maman n’en voulait pas sous prétexte qu’il était pornographique. Il est tout épaté parce que Limonov possède des kalachnikovs, baise des femmes et des hommes dans les cages d’escalier et fait plein de trucs décadents et bizarres et trop forts. Comme les gamins dans la cour de récré qui racontent des histoires de l’ami de leur papa qui tu ne sauras jamais ce qu’il a fait, tellement il est fort. C’est censé être un portrait de la transformation de l’ex-Union Soviétique, sauf que le portrait a la profondeur d’un dossier spécial du Nouvel observateur avec les sempiternels clichés à deux balles sur en gros les Russes et l’argent et la mafia et les guerres fratricides des pays de l’est. Rien qui nous divertisse de ces éternels clichés à la noix, alors qu’il y a en Russie des gens normaux et formidables, qui n’ont pas des montres en or et ne sont pas entourés de prostituées. En parallèle, c’est un portrait mordant du parisianisme avec les mêmes intellectuels à la con qui donnent leur avis sur tout dans des émissions de variétés. Il y a toutefois un effort de synthèse qu’il faut reconnaître : l’auteur a lu la presse et en fait une revue sur plusieurs décennies. C’est écrit dans un style qui se veut trépidant et cool et se lit à deux degrés, le premier, littéral, et le deuxième où l’auteur dit wow c’est trépidant et cool comment j’écris. J’aime bien le passage hilarant où, dans les années soixante-dix, il rencontre son idole, le cinéaste Werner Herzog sur lequel il a écrit un livre – en français, l’autre ne lit pas le français – et le lui offre avant une interview. Herzog lui dit c’est du bullshit ton truc (excellent !). Emmanuel est vexé. Il offre au type un livre dans une langue qu’il ne comprend pas et s’attend à des compliments. Trente ans plus tard, pour se venger dans son petit livre (tout aussi bullshit que le premier), il l’accuse d’être un fasciste. Trop fort ! Tu vois Werner, maintenant que moi aussi j’ai ma petite place pitoyable de communicant, je peux me venger et t’accuser de fascisme, comme ça, gratuitement, il en restera bien quelque chose, t’avais qu’à pas dire que c’est du bullshit mon œuvre trop bien sur toi. Moi à sa place à Emmanuel, j’aurais fait différemment, j’aurais appelé ma maman et lui aurait demandé de dire à Werner de cesser de l’embêter à la fin. Ce chef-d’œuvre marquant qui vous bouleverse, d’un écrivain qui a eu pour son dernier livre le prix Marie-Claire du roman d’émotion – ce n’est pas un gag, voir Wikipédia, j’adore la catégorie, roman d’émotion – est publié par notre grand éditeur national POL, pourvoyeur de daubes auto-admiratives et esthétisantes, aussi péteuses qu’oubliables. Bon, oublions justement et allons lire le dernier Roth.

3 commentaires sur “Limonov

  1. Allons, allons, c’est pas si mal, ça se lit vite et avec plaisir et je n’ai rien contre un digest de ce qu’il faut savoir et ce qu’il faut en penser, vu que moi, je n’en sais rien de la Russie, et je n’en pense rien, et la nature forcenée (?), « zapoï », du Limonov en question est quand même épatante (eh oui, moi aussi je suis une midinette), surtout qu’il rate à peu près tout.

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  2. Il y a d’autres moyens de connaître la Russie, d’hier et d’aujourd’hui (à part d’y aller), c’est de lire Dostoïevski par exemple. Ce que ce livre décrit ce n’est pas la Russie, c’est l’image caricaturale que l’on veut en avoir, et dans laquelle on aime se complaire.

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  3. Mais ça ne se compare pas. C’est juste un livre à lire vite, par un journaliste français. Rien à voir avec les informations autrement intéressantes que donnent les vrais livres (et les vrais films). Zapoï.

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