J’ai finalement vu ce film pendant les vacances (en août, note publiée en retard). J’en parlerai mal, c’est certain, mais je veux en parler pour garder une trace de mon émotion et encourager quiconque tombe par hasard sur ces lignes de le voir.
Pourquoi voir ce film ? Il est en noir et blanc (je n’en dis pas plus), en russe, dure trois heures, date des années soixante, retrace la vie d’un peintre russe du Moyen-âge et il est signé Tarkovski. Autant dire que ce n’est pas le pitch d’une comédie romantique avec Virginie Efira. Même moi qui suis courageux, j’ai dû traîner des mois avant de me lancer dans l’entreprise et lorsque j’ai résolu de le faire, j’étais dans une prédisposition d’esprit, un état de vacance propice à l’épreuve.
Ce film vous change la vie et votre conception de l’art, en vous faisant viscéralement rencontrer la beauté. Pour vous aider à le voir, je peux dire que tout cela a un sens. Le film est organisé en chapitres quasi-indépendants. Certains sont sublimes en soi, celui de la cloche, qui à lui seul justifie l’effort, celui, plus pictural, plus contemplatif, de la fête païenne, sans doute mon chapitre préféré, ou encore des invasions, époustouflant de maîtrise technique. Mais l’on a du mal à comprendre le lien entre ces différents fragments, à quoi tout cela rime. Certes, ils ont en commun Andrei Roublev, ce moine et peintre christique, mais dans plusieurs des épisodes, il ne fait que passer, qu’errer comme une ombre furtive, une silhouette de fantôme, l’action lui étant presque étrangère. Alors, on peut se dire que la simple émotion esthétique et picturale provoquée par les plans d’une église, d’un fleuve, des chevaux, des ciels, des dômes, suffit, qu’il ne faut pas aller chercher un sens au-delà de la beauté qui ainsi survient. Mais ce sens, nous apprendrons qu’il existe dans la superbe et inattendue fin, vers laquelle tout tend, comme un fleuve qui se déverse dans la mer au bout d’un long parcours.
C’est sans conteste le meilleur film de Tarkovski (avec Le sacrifice ?), le plus pur et le plus empreint d’un espoir juvénile, qui, sous les horreurs, les crimes, la fange, la faute, qu’il dépeint, vibre d’une jouissance ardente, celle de la découverte en soi du génie.
J’ai aussi revu Le Sacrifice, le dernier film de son auteur, son œuvre testamentaire réalisée dans les terres de Bergman en Suède, avec l’acteur fétiche de ce dernier, et qui offre un contrepoint triste, mais non désespéré, empreint encore d’espoir et d’élévation, à son œuvre de jeunesse.
J’ai revu Andrei Roublev. C’est resté captivant, phénoménalement beau, avec un foisonnement d’interrogations sur le monde et la misère de l’humain. Un film d’images sublimes, composées comme des tableaux, plein de cruauté et d’étrangetés, où le peuple est misérable, où les hommes se trahissent, où les voyants sont solitaires. Meutres, viols, pillages, destructions, famines… Envie, trahison, passivité, innocence, bestialité. Et création. Aspiration. Elévation. La première séquence, avec l’envol du ballon, le survol de la rivière et de la campagne qui défilent sous l’homme fait partie de ce que j’ai vu de plus beau et de plus émouvant, on devine l’extase de l’envol physique et métaphysique. C’est la même beauté sublime et émouvante, à la manière d’un tableau de Brueghel, dans la scène finale, avec ce thème de l’envol par la création et l’art.
Et l »étrange scène de la fête païenne, la nuit, sur la rivière, où les humains se rassemblent pour une sorte de bacchanale, avait la même intensité magique et sacrée. L’étrangeté, le charme, l’attirance exercée par ces rites mystérieux de l’accouplement et du culte de l’amour ; le trouble du moine aspirant à la spiritualité, saisi de vertige par le mystère de la pulsion de vie.
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