Germinal, Antoine Defoort et Halory Goeger
La pièce commence dans le noir. Quatre personnages muets, allongés au sol, réussissent à faire la lumière… puis découvrent leur conscience… leur capacité à penser… à communiquer leur pensée… à l’extérioriser sous forme de mots… Doués de parole, ils conçoivent en temps réel, tout en le découvrant eux-mêmes, un micro-univers pourvu de lois spatiales et temporelles inventées à la volée… Drôle et intelligente, bien que vaine lorsqu’on y repense, la pièce organise la rencontre réussie entre trivialité (du lieu, des dialogues, des situations, des objets de la vie courante…) et métaphysique. Quatre naufragés sur une île déserte, au milieu de l’océan des signes, les déchiffrent en tâtonnant, en négociant, en faisant des compromis, pour construire collectivement quelque chose. La scène finale, celle de la découverte de la temporalité et précisément de la finitude, est d’autant plus réussie qu’elle n’est pas dans l’emphase, qu’elle reste dans la légèreté et la drôlerie.
Woyzeck, ou l’ébauche du vertige, de Josef Nadj
Spectacle muet, de mime et de danse (enfin si on peut appeler ainsi les gesticulations de personnages constipés émettant des bruits de rongeurs), la pièce installe dans un décor miniature sinistre le soldat Woyzeck, sa femme et quelques protagonistes hybrides, à mi-chemin entre humanité et bestialité. Ils sont accompagnés par une insupportable petite musique de fête. La réussite de l’exercice, qui n’a pas grand-chose à voir avec l’œuvre fragmentaire de Georg Büchner, est due aux contorsions corporelles pâteuses et élastiques, aux objets bricolés, à la manière dont les personnages grimés sont encastrés dans les portes, aux sons bizarres qu’ils produisent, au tour cauchemardesque que tout cela finit par prendre. On reconnaît la gestuelle des viols, des meurtres, des beuveries, dont la picturalité stylisée fait songer par moments à Ensor (La mort et les masques, par exemple). Cela dit, les personnages étant inexistants et les situations dénuées de sens, au-delà de l’expérience elle-même, celle du moment, il ne reste rien.
Lear is in town, de Ludovic Lagarde
Lear a sombré dans la folie. La lande et son esprit sont battus par une effroyable tempête. Avec le fou et pauvre Tom, tout aussi dérangés que lui au milieu de la désolation poussiéreuse, ils retracent les moments noirs de leur descente aux enfers : le partage du royaume entre les filles, le refus de Cordélia de manquer de sincérité, la perfidie de Goneril et Régane… Ils ressassent ces épisodes comme dans un cauchemar peuplé de visions traumatiques, se perdent en lamentations décousues et formules magiques, décrivent leur déchéance avec un désespoir farcesque. Dans cette version compressée de la pièce de Shakespeare, réduite à trois personnages fourvoyés dans l’aridité et le dépouillement du magnifique cadre de la carrière de Boulbon, la folie des corps, celle des mots radotés, le flux des consciences tourmentées, tentent de toucher à l’essence de l’œuvre et relèguent l’intrigue hors-texte. Le pari est à moitié réussi. La performance des comédiens est impressionnante. La voix de Lear envoûtante. En Tom puis furtivement en Cordélia, Clotilde Hesme, crâne rasé, corps androgyne aux contorsions élastiques, regard perçant dans la nuit, dégage une étrange énergie sexuelle. Il manque l’émotion… Cela reste trop conceptuel… Les tourments de la filiation, les trahisons auxquelles la vieillesse nous expose, l’horreur de découvrir que nos enfants sont des monstres, tout cela se perd sous le poids des procédés. C’est sans doute l’absence d’une progression dramatique et la plongée trop immédiate dans une folie monotone qui en sont la raisons. On s’ennuie… le texte manque de modulations… de crescendo… de respirations… de spasmes… L’autre pari audacieux et respectable était de faire vibrer la carrière par la seule force du texte, hurlé par trois corps frêles. Seuls, un morceau de musique, le fracas de la tempête et des bruitages technoïdes viennent ponctuer les tirades. Nous sommes aux antipodes de l’exubérance scénique des Femmes de Wajdi Mouawad (Avignon 2011) ou du Maître et Marguerite de Simon McBurney (2012). Le geste est louable mais la traduction du texte, plutôt quelconque, n’a pas la magnificence nécessaire à la prise de possession de ce lieu grandiose et inquiétant. Le lieu reste muet… placide… devant le bruit et la fureur des mots… Inébranlable, il sort vainqueur.
Swamp Club, de Philippe Quesne
Cette création est d’autant plus décevante que Big bang du même Philippe Quesne (Avignon 2010) était une vraie réussite. Dans Big bang, nous assistions en temps réel à la construction d’un espace, comme si un artiste contemporain concevait son installation devant nos yeux. Le décor de Swamp Club est donné d’emblée. Il évolue, se déconstruit, mais sa métamorphose manque de radicalité. La (sur)utilisation des procédés classiques de cette compagnie (lumières aux couleurs changeantes, beaucoup de fumées…), le placage d’un quatuor (Chostakovitch, Schubert) sur l’absurdité, banale et végétative, deviennent systématiques, laborieux car visiblement prémédités. Big bang était le résultat d’une improvisation, l’absurdité y était accidentelle. De surcroît, on n’y disait rien alors qu’on tente ici de véhiculer un message. La pièce décrit une sorte de lieu utopique, au milieu des marais, résidence d’artistes soustraite au temps, sur laquelle pèse une menace inconnue. On n’y croit pas. En fait d’artistes, nous sommes face à des sortes de demeurés, vacanciers d’un hôtel-spa apocalyptique ; nous ne savons pas ce qu’ils créent, quel art ils exercent, à peine sont-ils capables d’aligner trois mots, se mouvant lentement dans l’espace et s’adonnant aux plaisirs éculés du bien-être (sauna, piscine, bronzage). Le programme du séjour qui défile sur un panneau électronique est celui d’un club med pour léthargiques décérébrés. La disparition annoncée de ce refuge vient donc comme une excellente nouvelle et un soulagement.
Cour d’honneur, de Philippe Bel
Philippe Bel donne la parole à des spectateurs d’Avignon et fait revivre leurs souvenirs de la cour d’honneur, dont certains prennent corps grâce à la recréation de la scène évoquée. Cela aurait pu donner quelque chose d’étonnant, un documentaire sur le spectateur comme objet d’étude, une représentation polyphonique du chaos cérébral, des épreuves physiques auxquelles son corps contorsionné dans l’inconfort des gradins, transi de froid, luttant contre le sommeil, est soumis. On aurait pu faire renaître les émotions, recréer le contact entre un texte et les psychés individuelles. Hélas, le procédé est trop répétitif. Il ne construit rien, ne tend vers aucune vérité, n’émet aucune hypothèse, c’est, en langage de télévision, juste un best-of. Chaque spectateur passe au micro et relate son expérience. Le plus souvent, elle est anecdotique (il faisait chaud, j’étais en retard, j’ai remarqué un climatiseur dans le décor, sa voix me faisait saliver…). Philippe Bel refuse la matière brute du souvenir. A part deux ou trois exemples (le jeune animateur au chômage, très drôle, le responsable de la salle de cinéma Utopia), le texte est écrit, trop écrit, donc scolaire. Ça fait devoir. Ça fait élève qui passe devant sa maîtresse. On met le ton, on fait solennel, on sort un papier comme pour les discours des mariages. Des souvenirs personnels sont évoqués (la mort d’un père, la sienne proche), hors contexte, c’est assez gênant. Alors qu’on pouvait s’attendre à une expérience stimulante, elle est finalement triste et solitaire. Il n’y a pas de dialogue entre les spectateurs, à peine des regards échangés. L’imbrication des scènes recréées est artificielle, elle se fait au prix d’interruptions qui cassent le rythme. Les extraits, amputés du texte, de leur décor, de la mise en scène, sont orphelins. J’aurais aimé voir le spectateur et le comédien coexister, comme dans ces films de Bergman où le fantôme dialogue avec le vivant. Je m’attendais à des expériences d’immersion, comme dans la Rose pourpre du Caire, les spectateurs visitant leurs propres souvenirs. J’aurais voulu ressentir l’oubli, les fragments, la matière insaisissable de la mémoire. Mais non… Le spectateur est tenu à distance, dans son rôle. Il ne commente pas les pièces (quel intérêt, c’est le travail des professionnels), il se contente de décrire comment il se sentait physiquement ce soir-là et dévoiler les circonstances de sa vie d’alors. Je ne sais pas si c’était voulu, mais elle fout un peu le cafard cette pièce. La condition de spectateur est une sous-condition, dit-elle. Dans la hiérarchie du théâtre, comme dans tout art, il vient en dernier.
Jogging
Dimanche matin. Je quitte le bel hôtel Europe et son patio ombragé, prends à droite, traverse le pont Daladier et me retrouve sur l’île de la Barthelasse. Je longe les quais du Rhône puis m’enfonce dans la nature. Je connais cet itinéraire… je l’emprunte chaque année… mais j’atteins cette fois une barrière nouvelle… enroulée de fil barbelé… Au-delà, une route caillouteuse… Je la passe, sur le côté… Je m’enfonce. Le soleil tape fort. Des odeurs de vanille jaillissent de la terre sèche, gorgée de chaude lumière. A droite, à gauche, des diagonales d’arbres fruitiers. Je cours ainsi, une vingtaine de minutes avant que n’apparaissent une grande maison inhabitée, une écurie, deux chevaux luisants… Ensuite, le désert. A vingt minutes à peine de la ville, des fictions, des théâtres, des cars de touristes, des parkings, j’éprouve un sentiment de communion avec la nature, de symbiose presque. La sécheresse dans la gorge, les parfums dans la tête, le soleil dans les pensées, les bruits des pas dans les cailloux, le Rhône signalant sa présence par des étincelles et, soudain, un énorme poteau électrique, très haute tension.