Des chefs-d’oeuvre et des daubes

CHEFS-D’ŒUVRE

Les parapluies de Cherbourg, de Jacques Demy

Plus beau film au monde, dans les salles dans une version restaurée. Beauté absolue d’une mise en scène et d’un scénario touchés par la grâce.

Nosferatu, fantôme de la nuit, de Werner Herzog

Dans Cour d’honneur, à Avignon, un spectateur a évoqué ce film et le crescendo de Wagner qui accompagne le lever du soleil dans l’une de ses mémorables séquences. Je l’avais vu il y a des années mais avais oublié sa beauté visuelle, les plans de brume, de reflets, d’ombres, de la mer fumante, du village envahi par les rats et la peste, la chorégraphie des porteurs de cercueil, le visage expressionniste, blanc et noir d’Adjani, le vampirisme lunatique de Klaus Kinski. Ce remake du Nosferatu de Murnau est un chef-d’œuvre mélancolique sur les âmes esseulées.

La légende de la forteresse de Souram, de Sergei Paradjanov

Dans une Géorgie médiévale façonnée par les mythes, les paysages arides et les églises, suite de compositions picturales au cadre fixe, aux couleurs éclatantes (jaune des champs de blé, rouge des grenades, motifs extravagants des tapis…) où personnages et animaux se placent les uns par rapport aux autres, dans des configurations géométriques, tour à tour statiques et vibratoires, entourés de la splendeur des montagnes. Pas d’histoire, pas de personnages, la beauté à l’état pur.

Le fleuve, de Jean Renoir

Comment une histoire et un scénario aussi mauvais peuvent-ils produire un tel chef-d’œuvre ? Sont-ce les figuiers magnifiquement cadrés du jardin de cette famille anglaise des Indes ? Les plans qui coulent le long des escaliers du Gange sur fond de poésie élégiaque de la voix off ? Les digressions documentaires dans les rues populeuses de Calcutta écrasées de soleil ? La séquence de la sieste, alternance de travellings avant et arrière sur des corps alanguis dans la fraîcheur des ombres ? Ou la parenthèse du conte et la danse en l’honneur de Krishna, morceau inoubliable de poésie ? Le fait que Renoir, conscient de l’indigence de son récit et de ses personnages, n’ait eu d’autre souci que d’aller voir ailleurs, de digresser ? Je ne suis pas spécialiste de son œuvre et si j’ai adoré La règle du jeu ou Le déjeuner sur l’herbe, certains de ses films m’ont par le passé dérouté. Je réalise avec Le fleuve l’étendue de son génie et de sa modernité.

Le garçu, de Maurice Pialat

Des scènes disparates, sans chronologie, sans intrigue, sans psychologie, autour d’une séquence magistrale et bouleversante, celle, brève, de la mort du père, le garçu du titre. Documentaire sur Depardieu, plus grand acteur du monde dans ce film. Exemple. Son père vient de mourir, les religieuses de l’hôpital lui disent : « Vous avez été un bon fils ». Sans prononcer le moindre mot, avec deux trois regards désorientés, jamais appuyés, jamais soulignés, comme surpris, il exprime tous les regrets que cette phrase suscite. Géraldine Pailhas est magnifique. Dans la dernière séquence, le dernier plan de la dernière séquence du dernier film de Pialat, bouleversant, inexplicablement bouleversant, comme toujours chez lui, et dans la vie, elle verse des larmes surprises.

Le Rayon vert, d’Eric Rohmer

La comédie romantique est un genre à part entière aujourd’hui, prétexte à régulièrement produire des daubes. Tous ceux qui s’y lancent devraient revoir ce film de Rohmer pour y puiser un minimum d’inspiration. Le synopsis est celui de la comédie romantique la plus classique qui soit : portrait d’une femme seule à la recherche de l’amour et qui finira par le trouver. On accompagne Delphine dans ses promenades à la montagne et à la mer, ses trajectoires d’hésitations et de regrets, d’allers et de retours, ses rencontres éphémères, toujours interrompues, toujours suivies de fuites, ses mouvements quotidiens empreints de désespoir et puis les lueurs de l’espoir. C’est avec une profonde cruauté et une légèreté aérienne que Rohmer dépeint le calvaire de la solitude et l’enfer des autres.

ET, l’extraterrestre, de Steven Spielberg

Je l’ai revu avec ma fille. J’en gardais un souvenir d’enfant. Je ne me doutais pas à quel point c’est un chef-d’œuvre, à quel point il est visuellement beau et, surtout, inquiétant. Sous ses airs de film d’enfant, c’est presque un film d’horreur.

Die Hard III, une journée en enfer, de John McTiernan

Après le huis-clos de Die Hard I, John McTiernan réalise ce chef-d’œuvre. Contrairement aux films d’aujourd’hui, il ne s’agit pas de télescopage de plans. Chez McTiernan, chaque plan est compréhensible et la jouissance naît de l’action elle-même, opératique, lyrique, et non d’une représentation illisible de ce qu’elle est supposée représenter.

Spring breakers, de Harmony Korine

La bande-annonce et la campagne de promotion faisaient craindre le pire, une collection de vignettes à la Voici chez des adolescents américains décérébrés qui vident leur cervelle déjà vides en se soûlant et se droguant au cours de la spring break. Par ailleurs, l’influence de Larry Clark, maître de la laideur au cinéma, est par moments visible. Malgré cela, ce film est un chef-d’œuvre. Avec ses couleurs violacées, son kitsch psychédélique et élégiaque, il exprime une profonde mélancolie, celle du temps qui passe et de l’éphémère de toute chose.

BEAUX FILMS

Un jeu brutal et Céline, de Jean-Claude Brisseau

Brisseau est un grand cinéaste, de la ville, de la nature, de la présence au monde. Il faut accepter l’impureté de ses films, le côté bancal que sa cinéphilie référentielle et sa naïveté leur confèrent. Un jeu brutal recèle des moments très beaux, ceux, en particulier, de l’initiation (thématique récurrente chez le cinéaste, dans la lignée de L’Enfant sauvage de Truffaut) et de la communion avec la nature, soleil qui se lève, douce musique de l’eau du lac dans lequel on se baigne. Céline est l’un de ses plus beaux films. C’est avec une infinie douceur que nous y suivons le chemin de l’héroïne vers la sainteté. On dirait le M. Night Shylaman de la grande époque. Chose très rare, Brisseau est un cinéaste qui sait se rendre attentif au bruit du vent dans les arbres.

L’inconnu du lac, d’Alain Guiraudie

Alain Guiraudie crée un espace scénique ordonnancé. Le décor est parfaitement délimité, parking, plage où les homos se prélassent les couilles en l’air et bois où ils vont baiser après un cérémonial de séduction sommaire. Dans ce décor, chacun trouve sa place. Lorsqu’un corps (les personnages ne sont que des corps, tout au plus ont-ils un prénom) entre en scène, il est jaugé par les autres, de la tête au pied, puis prend sa place suivant un rituel immuable, similaire à celui régissant la copulation des bêtes en période de rut. Plus loin, sur un rocher, Henri, un quinqua mélancolique, observe ce théâtre, comme une sorte de metteur en scène. Un flic bizarre et solitaire, doué d’ubiquité, apparaît et disparaît comme un fantôme. Le réel (apéro, dîner, commissariat, boulot, les familles qui sont de l’autre côté) est expulsé hors champ et, totalement absent, gagne progressivement en irréalité, cependant que cet univers clos se transforme en une sorte de territoire du sexe et de la nature. Si l’histoire n’a aucun intérêt (d’où des longueurs), si les scènes de sexe sont souvent inutiles, plaquées, arrivant trop tard, juste au moment de la jouissance sans en avoir accompagné la progression, l’espace mythologique bruissant des sons des arbres, de l’eau (très Brisseau, cf. le lac du Jeu brutal), le ballet silencieux des corps qui apparaissent et s’éclipsent à différentes profondeurs de champ, sont, eux, magistralement filmés.

Frances Ha, de Noah Braumbach

Le thème de la quasi-trentenaire qui refuse l’âge adulte, n’arrive pas à prendre sa vie en main, est éculé, surtout dans un certain cinéma français dont le film s’inspire. Malgré cela, il est difficile de ne pas tomber sous le charme de Frances Ha, sorte de concentré de Woody Allen et de Rohmer, par ailleurs explicitement inspiré de la série Girls (avec le même et fabuleux Adam Driver et des motifs de récit identiques : la galère, les colocations, l’amitié féminine, la visite chez les parents…). Mais la source principale d’inspiration est sans doute Le Rayon vert. Les deux films sont des portraits quasi-documentaires d’un personnage / actrice ayant participé à l’écriture, dont le regard, le grand corps à l’étonnante grâce gauche, ou à l’étonnante gaucherie gracieuse, dont la façon de parler, de manger, sont scrutés de manière attachante, burlesque et poétisée. Ici comme chez Rohmer, il y a une gradation entre l’assurance la plus définitive (« je vais lire Proust » promet Frances) et l’hésitation maladive (« mais peut-être que je dois apprendre le français avant et le lire en français »). Frances comme Delphine ont un idéal. Même s’il n’est pas clairement défini, il existe et sa poursuite dicte leurs comportements. Le chemin est semé d’embûches, d’hésitations taraudantes, de tentatives avortées, d’échecs cuisants, de largages à répétition. Le vide des journées fait du remplissage de chacun un véritable enjeu, car chaque activité doit avoir un sens dans la quête de cet idéal et rien ne doit être entrepris à la légère. Il y a les autres. Les deux femmes éprouvent la même souffrance avec les autres. Elles sont décalées, à côté, et ce décalage devient le centre de toutes les attentions, produisant un sentiment de solitude et d’isolement très fort. Deux scènes illustrent cette altérité. Dans Le rayon vert, celle du déjeuner dans la maison de campagne. Tandis qu’on se régale de côtes de porc, Delphine annonce qu’elle est végétarienne et s’embarque avec un certain aplomb dans une théorie légitimant son choix. Une gêne diffuse s’installe, teintée de moquerie condescendante et complice entre les carnivores. Dans Frances Ha, c’est la scène très réussie du dîner réunissant des banquiers, des avocats, des mères de famille, des gens ancrés dans le réel matérialiste, ne remettant pas une seconde en cause cet ancrage, cette sorte de fixité, d’adhésion au réel et au décor de leur vie (appartements, lieux de vacances, travail), et parmi eux Frances, alignant les gaffes, les remarques saugrenues, observée par les convives vaguement effarés, genre c’est qui elle. Larguée par sa meilleure amie qui épouse un banquier de Goldman, Frances doit trouver sa place, un travail, un appartement et l’opportunité d’affirmer sa différence, de la rendre socialement acceptable. En créant.

L’argent de poche, de François Truffaut

J’ai revu avec les enfants ce film de 1975, conquis par sa poésie. J’ai une idée préconçue de la légèreté de Truffaut, de ses scénarios composés de saynètes, de ses personnages artificiels, fantasmes littéraires vaguement esquissés. Contrairement à Pialat qui crée des morceaux abrupts de réalité avec une puissance submergeante, Truffaut me donne l’impression d’une petite musique vaine. Dans L’argent de poche pourtant, cette artificialité est charmante. Bien que tout y soit délibérément faux, le film a des allures de documentaire sur la vie. Celle de ce village, de ses enfants, de ses habitants. L’authenticité ne résulte pas d’une imitation ou d’une captation du réel, mais de son artificialisation même.

Shokuzai, de Kiyoshi Kurosawa

Cinq épisodes en deux films par le réalisateur de la superbe Tokyo Sonata. Le prologue et les deux premiers sont les plus beaux. Calmes et inquiétants, ils font du quotidien la trame d’un film fantastique. La scène du clochard dans la piscine est parmi les plus réussies. A l’économie des deux premiers épisodes, succède une certaine surcharge fictionnelle dans les trois autres et surtout dans le dernier qui fait penser aux intrigues à tiroirs d’Almodovar et donne beaucoup trop d’explications.

FILMS MALADES

De la vie des marionnettes, d’Ingmar Bergman

C’est soi-disant l’un des films préférés de Bergman. Il est vrai qu’il a le mérite de ne pas y « faire du Bergman » comme on le lui avait reproché au moment de Sonate d’Automne. A part cela, à l’image de son personnage, c’est un film malade, profondément antipathique, d’une froideur clinique. L’arrière-plan freudien de l’intrigue est simpliste. Bergman est un cinéaste de femmes entre elles, faire de ce criminel sexuel son personnage principal enlève toute grâce, si mortifère soit-elle, à son film. Reste la structure du récit, plutôt réussie, avec des flash-back et des flash-forward autour d’un meurtre, et quelques beaux plans, notamment ceux dans la clinique psychiatrique.

Les amants réguliers, de Philippe Garrel

J’ai essayé encore une fois de le voir et encore une fois me suis endormi, d’un sommeil du reste délicieux, très profond et entrecoupé de beaux gros plans sur Clotilde Hesme. Pour ce que j’ai pu en voir en état de veille, Philippe Garrel dont j’avais adoré La frontière de l’aube, et rien pu terminer d’autre, possède un vrai talent de construction des plans, souvent d’une grande beauté visuelle. La séquence des émeutes de mai 68 que j’ai réussi à voir en entier est superbe ; Garrel y invente une nouvelle manière de filmer l’émeute, en plans fixes longs et larges et non, comme aurait fait tout un chacun, courts et nerveux, entrecoupés d’inserts sur les actions individuelles des étudiants. Le problème c’est que Garrel ne sait pas raconter une histoire et bizarrement tient à le faire. L’intrigue et les dialogues sont d’une naïveté affligeante et on a du mal à croire aux personnages. Tout droit sorti d’un numéro de GQ, Louis Garrel n’est pas crédible une seconde en poète de génie (sauf si c’est du second degré ?). Clotilde Hesme est comme d’habitude admirable (comme les plans sur elle) mais son personnage est assez simpliste. Quant aux autres personnages, j’ose espérer que les révolutionnaires de mai 68 ne ressemblaient pas à eux. Jeunes décérébrés et léthargiques, incapables d’aligner trois mots, ils prennent la pose en guise de révolte en regardant dans le vide et débitant des clichés sur la dictature du prolétariat. Dans l’imparfait The Dreamers, sur une trame similaire, Bertolucci avait réussi à véhiculer l’énergie vitale et sexuelle sous-tendant les événements. Suis-je injuste ? J’ai du mal à m’en convaincre quand je compare disons à La maman et la putain d’Eustache. Le personnage de Léaud y campait un glandeur revendiqué et extrême, sans aucune prétention à l’art mais la qualité littéraire du texte y était cent fois, mille fois supérieure à Garrel. Cela étant, encore une fois, plongé la moitié du temps dans un profond sommeil, je peux légitimement me demander dans quelle mesure un film peut s’apprécier dans un tel état de demi-conscience.

DAUBES

20 ans d’écart

 

Nous avons là un produit packagé, un plat cuisiné, où tout est faux, où chaque personnage est un archétype tiré d’un magazine féminin (les fameux tests, découvrez qui vous êtes vraiment), où le scénario et les dialogues sont d’une nullité consternante, où l’on a confié aux acteurs une série de vannes (comme ces comiques chargés d’en lancer à intervalle régulier dans les talk-shows). Censé copier les comédies romantiques américaines, le film en oublie l’essentiel, la folie burlesque, l’approfondissement des personnages et le comique de situation.

Les gamins, d’Anthony Marcianno

Même concept que 20 ans d’écart : comédie à la française dont l’écriture a dû prendre une grosse semaine. Facile : une vingtaine de vannes « poilantes » et clairement soulignées (puisque les personnages eux-mêmes en rigolent ostensiblement, exactement comme sur les plateaux des talk-shows débiles), des seconds rôles hauts en couleur, des guest stars people, un ensemble de clichés et d’archétypes hérités des magazines féminins (crise de la cinquantaine, jeune adulte qui doit prendre sa vie en main, mère de famille bio et humanitaire, jeune femme ambitieuse, jeune bourgeois qui joue à la kaïra…) et fin moralisante, le cinquantenaire beauf (Chabat) revenant chez bobonne et le jeune adulte retrouvant sa chérie. Chaque personnage est décrit en une ligne dont toutes les situations découlent, ce qui les rend absolument prévisibles. Elle reste plus réussie que 20 ans d’écart grâce à quelques situations potaches et imprévisibles, comme le type qui se touche sur Sandrine Kiberlain, la fête en l’honneur d’un papy nazi ou l’excellent Arié Elmaleh.

Le passé, d’Asghar Farhadi

Grosse daube : scénario à dormir débout genre on va te révéler plein de secrets (c’est devenu un genre à part entière : « mais quel secret hante le personnage ? »), dialogues scolaires, acteurs ânonnant leur texte, le tout couplé à une redoutable opération de RP capitalisant sur le succès d’Une séparation. Du pur marketing mensonger.

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