J’ai vu le film à la Pagode dans le cadre d’une rencontre avec des psychanalystes et d’un débat en présence du réalisateur. Nous étions cernés de psys sexagénaires et septuagénaires qui, bien que crevés après leur longue journée de consultations, se lançaient dans d’interminables commentaires sans queue ni tête au jargon aussi creux que drolatique. On a beaucoup glosé, comme on dit, sur le parcours de ce fameux Devereux, psychanalyste et anthropologue du film, sur l’amitié transférentielle et inconsciente qui l’unit à Jimmy P., son unique patient dans cette fameuse clinique de Topeka, dans le Kansas, sur l’intersubjectivité ou encore la machine archaïque (vaguement cronenbergienne) employée pour l’examen de la fin du film. Mais au-delà de ces considérations « contenuistes », comme l’a dit l’une des personnes présentes, il y a le cinéma. Desplechin réussit à déjouer avec naturel et sincérité, c’est-à-dire sans trop en faire, les pièges que l’histoire lui tendait. Il n’offre de la maladie de Jimmy, cet Indien black-foot que Devereux, Juif roumain en mal avec son identité, analyse, aucune explication culturiste (« chez les Indiens c’est comme ça »), ou traumatique (la guerre, l’ethnocide des Indiens). De même, bien que l’action se situe au sortir de la deuxième guerre mondiale, le passé de Devereux n’est évoqué qu’allusivement. Comme dans une fiction germanopratine et vaudevillesque, la maladie trouve son origine au sein de la famille, de la relation de Jimmy avec sa mère et sa sœur, toutes deux dominatrices. C’est cette appartenance transculturelle à une même foule d’affects d’individus aussi éloignés que Jimmy, Devereux ou Desplechin lui-même qui est belle, surtout, encore une fois, qu’elle n’est pas soulignée, qu’elle est donc sincère et qu’elle tranche avec le mal français d’assigner les individus à leur identité.
Je regrette toutefois la sagesse, trop appuyée elle, de la mise en scène et le choix d’un classicisme paradoxalement ostentatoire qui étouffe l’émotion. C’est d’autant plus frustrant au regard des belles mais éphémères séquences de rêve. On dirait que la mise en scène disparaît derrière un sujet qui impressionne le réalisateur, l’intimide. Il se veut au service du texte (du verbe, pour employer un terme plus psychanalytiquement casher), des verbatim précieux que Devereux a laissés derrière lui, n’ayant rien d’autre à foutre à Topeka. C’est trop respectueux, académique presque. Plus de folie – pas dans le sens psychotique du terme, une folie rentrée disons – aurait pu porter le film à des sommets d’émotion ou de drôlerie qu’il n’atteint pas.