This is 40, de Judd Apatow

Ce film nous parvient avec une mauvaise réputation : mauvaises critiques, résultats décevants aux box-offices américain et français. C’est donc avec d’autant plus de plaisir que je découvre un chef-d’œuvre. La critique française aime à assigner un réalisateur à son œuvre passée : il faut que cela soit prévisible, que cela s’inscrive dans un schéma prédéfini qui la conforte dans ses certitudes, son systématisme et ses grilles de lecture. D’où le goût pour les écoles – nouvelle vague, qualité française, nouvelle qualité française, nouvelle nouvelle vague, etc. – et l’assujettissement totalitaire du commentaire à ce que l’école exige, d’amour ou de haine. Or ces dernières années, il semblerait qu’il y ait même une école Apatow, avec des films qu’il réalise, produit, co-écrit ou parraine. Il semblerait aussi que, pour des raisons obscures que je ne saurais élucider, cet opus et le précédent, Funny people, ne s’inscrivent pas dans cette école. Pour ma part, je regarde le film pour ce qu’il est, c’est-à-dire un portait de couple d’une noirceur rarement égalée dans le cinéma commercial. Il faut remonter à Pialat (NNVPE, A nos amours) ou Bergman (Scènes de la vie conjugale, Le lien) pour éprouver le même désespoir. Le traitement est certes différent ici, mais le film dérange profondément – contrairement à Jeune et jolie par exemple, voir plus bas. Il dérange parce que sous les signes extérieurs de la réussite sociale, telle que définie dans les sociétés occidentales – belle maison, belle voiture, etc. – rien ne va au sein de la famille. Ni le sexe – ils n’arrivent plus à baiser –, ni le travail – il est en quasi faillite –, ni le rapport aux enfants, ni le rapport aux parents – il entretient une sorte de père parasite qui lui soutire en permanence de l’argent, son père à elle ne s’est jamais occupé d’elle – ni la psychothérapie – avec d’excellents gags à cent lieues du traitement scolaire et cérémonieux de Desplechin. Tout est raté, il n’y a pas de salut possible. De plus, au lieu de nous embarquer dans une histoire, une intrigue à l’américaine, Apatow opte pour l’autofiction (l’actrice est sa femme, les enfants sont ses propres enfants), au plus près du réel. Rien ne se passe vraiment dans le film, il n’y a ni pitch, ni intrigue, ni nœud, rien qu’une suite de réunions de famille, de déjeuners, de fêtes, de scènes de la vie. A tout cela, il faut ajouter le sens du dialogue d’Apatow. Cela lui vaut souvent des reproches, notamment celui d’être dans la vanne et le stand-up. Autant je ne peux supporter la tendance de la comédie populaire française d’être dans la vanne (exemple : Les gamins) autant, ici, cela marche. Deux raisons à cela. La première est très simple : c’est drôle. La deuxième est plus profonde. La vanne française est télévisuelle, héritée des talk-shows, elle est donc par définition vide de sens, elle n’a d’objet qu’elle-même et se greffe au film, comme une promotion du film au sein du film, un plateau télé permanent en parallèle à l’histoire. La vanne dans This is 40 est un cri de désespoir. Chez Pialat, on hurle, on se tape dessus, on s’envoie des insultes à la figure. Chez Bergman, on noie l’autre sous le flux de sa propre conscience. Chez Apatow, on fait des vannes, celui de personnages en prise permanente avec leur lâcheté, leurs déficiences, leurs peurs et leurs échecs.

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