Tristan und Isolde est un long poème intimiste d’amour et de mort. Nous n’assistons pas, comme souvent à l’opéra, à une geste collective et vaste, mais à quatre heures de complaintes, de lamentations et de chants d’amour. J’en sors rincé, emporté, transformé comme rarement au théâtre.
Après le célèbre prélude et l’« accord de Tristan », alliant intensité et inachèvement – cf. Kristen Dunst sur des rochers dans Melancholia –, Tristan et Iseult sont dans le premier acte sur le navire qui les ramène à Cornouaille où cette dernière est promise au Roi Marke, elle qui pourtant aime Tristan dont elle a soigné les blessures. Ils en arrivent à boire le philtre et tombent amoureux dans un instant de plénitude infinie. Le deuxième acte est un long chant d’amour dans la forêt éclairée par la lune, alors que la nuit avance imperceptiblement vers le jour, jusqu’à ce que les amants soient surpris par Marke et Melot, lequel poignarde Tristan. Le troisième acte décrit l’agonie de ce dernier, rejoint par Iseult dans un final absolument déchirant. Trois blocs temporels et une action minimale, strictement intérieure. Le temps s’étire, jusqu’à l’épuisement, jusqu’à l’envoûtement.
Magnifiquement jouée par l’orchestre de Philippe Jordan, la musique de Wagner alterne les lents tempos et les crescendos qui se développent avec une intensité extrême, en harmonie avec les voix. Dans ses paroxysmes, résultant du grossissement progressif d’une vague qui enfle, c’est une expérience, une épreuve physique et esthétique de la transcendance, un éloge de l’amour comme désintégration du moi physique et transformation en pure intériorité, en pure substance poétique. Sobre, la mise en scène de Peter Sellars installe des corps noirs et imposants, immobiles sous un ciel obscur. Quand à la fin du premier acte, il dispose les voix parmi les spectateurs, une symphonie aux provenances inconnues accompagne le crescendo célébrant la naissance de l’amour fulgurant.
La vedette de la mise en scène est toutefois la vidéo de Bill Viola qui accompagne l’opéra quatre heures durant. Je reste partagé ; certaines séquences font songer à des images éculées alors que dans d’autres la symbiose de la musique et des images peut être belle. Bill Viola décrit son projet en des termes ésotériques – purification, lumière, influence bouddhiste – mais le résultat s’apparente moins à Schopenhauer qu’à une esthétique new age. C’est dommage car, surtout dans ses moments faibles, cette vidéo omniprésente divertit inutilement de l’œuvre.