Notes d’hiver

Blue Label

Je découvre le goût exquis de ce whisky – je ne suis pas fan de single malt et autres boissons boisées pour mâles –, l’intelligence qu’il procure et la brillance des propos qui accompagnent sa dégustation. Entourée d’une théorie de serveuses quasiment dénudées, nous discourons ainsi. Costes n’a jamais été aussi vide. Ambiance pesante à Paris, sécuritaire, de fin de règne – le règne de quoi, au juste, je ne saurais le dire, celui sans doute d’une élite déliquescente qui vit ses dernières heures – que l’alcool et les blouses dos nu réussissent un temps à faire oublier.

L’homme à la fourrure

Une amie a réservé les bains douches. Nous sommes quatre hommes et une femme. Deux grands blacks nous demandent de patienter. D’un pas pressé, flanqué de gardes du corps redoutables, un homme gravit les escaliers et se dirige vers nous, une circulaire à la main. Il est blond à mèche, vaguement germanique, vaguement viscontien mais sans l’air langoureux, juste celui insupportable d’un Helmut Berger de bas étage enveloppé dans un manteau en fourrure blonde. En consultant sa circulaire, il dit à mon amie qu’il est désolé, il a pris la décision d’annuler la réservation, là maintenant, elle est très bien habillée certes, il n’y a rien à dire, mais pas question de laisser entrer ça (il nous désigne d’un vague mouvement de la main), ce n’est pas possible. Très à cheval sur les principes, mon amie est interloquée, sur quoi l’homme à la fourrure, coincé entre les statues massives des vigiles, hausse le ton et lui intime de ne pas insister, ce ne sera pas possible. Il se retourne dans un mouvement virevoltant de pivotement et s’engouffre dans la boîte de nuit déserte.

Nous allons au Silencio, tout aussi vide, qui se remplit progressivement d’une communauté sinistre de fêtards désillusionnés. Au milieu de la salle, une femme tourne sur elle-même. Les heures passent, nous plongeons dans la nuit désolée, et elle tourne sur elle-même, spectre giratoire condamné à un éternel tournoiement.

La lune

Assis dans une salle de réunion dont la baie vitrée plonge dans le port de Copenhague, je contemple le ciel. Le matin, j’ai couru dans la ville enneigée par -10 degrés pour ensuite enchaîner des longueurs dans la piscine de l’Hôtel d’Angleterre.

Au milieu du bleu profond de l’hiver glacial, une lune pleine et hypertrophiée, splendide, dont on reconnait distinctement les cratères noirs, me nargue. On dirait un décor de théâtre ou d’opéra italien ; quelque chose d’appuyé et de lyrique, de factice, émane de la toile tendue du ciel autour de la lumière. Dans la salle parfaitement insonorisée, le silence est parfait. Dans notre bulle suspendue dans le ciel, nous faisons face à la lune.

La nuit tombe. Lentement. Le bleu se noircit. Doucement. Comme si les lumières s’éteignaient dans la plus grande quiétude, avec la plus grande délicatesse. Permanence de l’éclat de la lune et de sa surface étincelante.

Dans la voiture qui me conduit de Roissy à Paris, je mets France culture. On y interviewe Hiroshi Sugimoto, photographe japonais qui a produit une série sur les lunes et ses reflets dans l’eau, vus de différents endroits reculés de la terre, de confins préservés qui ont plus ou moins gardé leur apparence d’origine, qui ont traversé, plus ou moins intouchés, les siècles. Je me mets à rêver à toutes ces nuits, tout au long de ces milliers d’années, éclairées par cette même lune.

Où est passée la plage ?

En Normandie, la mer de la marée haute a tout envahi, les vagues frappent les rochers. Je reconnais çà et là certains d’entre eux, familiers, engloutis par les flots.

D’Emmanuelle Béart à Star Wars

C’était en 2003, au printemps. J’habitais à Fontainebleau et venais de temps en temps à Paris. Ce jour-là, Emmanuelle Béart avait transfiguré la ville. Sur tous les kiosques à journaux, la couverture d’Elle la représentait nue, au milieu de la mer, baignée d’une lumière ocre de couchant. L’eau lui arrivait au milieu des fesses dont la cambrure accentuait la rondeur. On devinait la ligne du sein en contre-jour et, dans cet instant magique de jeunesse menacée, de splendeur sursitaire, elle regardait l’horizon.

A Paris, en ce mois de janvier, c’est encore une fois une affiche de soleil couchant qui retient mon attention. Une belle affiche de film non surchargée, épurée, sans message : Star Wars. L’héroïne, de dos, marchant vers un soleil tremblant et démesuré et discutant avec un petit robot en forme de boule.

Michel est mort

C’était il y a quelques semaines de cela. J’étais au balcon et je l’avais aperçu sortant de l’immeuble, d’un pas décidé, traînant une valise à roulettes, montant à l’arrière d’un Uber, dans la perspective de je ne sais quel voyage. Selon les sources, il avait plus ou moins quatre-vingt-quinze ans. Tout juste le croisions-nous dans l’entrée quand il allait boire son café au Royal, d’un pas tout aussi décidé, le visage lumineux à la perspective de son plaisir rituel. Il appréciait la vie et semblait toujours absorbé par cette appréciation.

Ma femme m’a appelé pour me dire que Michel est mort. C’est qui Michel, lui ai-je demandé ? Notre voisin du quatrième. Chose étrange, inexplicable presque, j’ai été submergé par l’émotion. Des milliers de personnes trouvent tous les jours la mort dans des circonstances dramatiques et parfois injustes et la simple mort de Michel, un inconnu, sa mort naturelle, sans souffrance – ne l’avais-je pas croisé encore l’autre jour rue de Grenelle –, au bout d’une très longue vie, m’émeut profondément. Je renoue avec cette idée banale de mort naturelle que les violences envahissantes ont fait passer au second plan, comme si, dans le fond, on ne pouvait plus mourir aujourd’hui autrement que flingué par un islamiste. Ou alors je réalise peut-être que l’illusion d’immortalité, qu’incarnait pour un temps Michel, habitant cet immeuble depuis des milliers d’années, était trompeuse. Que c’est inéluctable. Qu’on peut échapper à la guerre, au terrorisme, aux accidents, aux crashs d’avions, aux crises cardiaques, mais que, fatalement, on meurt. Ou peut-être y a-t-il une explication plus triviale. Peut-être est-ce simplement la perspective de ne plus croiser un homme âgé dans l’escalier, allant heureux et d’un pas pressé au Royal, qui me bouleverse tant.

Je dirai malgré tout que cette vie fut belle

Rien, honnêtement, ne me prédestinait à prendre le plaisir que j’ai pris à la lecture du livre de Jean d’Ormesson. D’Ormesson a toujours été pour moi un monsieur âgé et malicieux parlant bizarrement à la télévision et gratifiant le présentateur standard de banalités bon enfant. J’avais été surpris en apprenant que la Pléiade le publiait de son vivant – je comprendrai à la lecture du livre qu’il avait obtenu tous les honneurs sans grand effort, comme accidentellement, en pur dilettante. C’est par hasard, en ayant surpris une interview sur France Culture où il lisait des passages enthousiasmants du livre, que je me suis résolu à l’acheter. Fait assez rare – journalism is unreadable, literature is unread, citation tirée du livre – c’est un livre qui se lit, de bout en bout, et se dévore par moments. Le dernier livre récent que j’ai acheté, Boussole, prix Goncourt, n’est pas nul, loin de là, mais ça ne se lit pas quoi, c’est lourd, chaque phrase nécessite une lutte gagnée dans la douleur contre l’ennui. C’est trop appliqué, ça cherche à faire joli à tout prix, à tout sur-poétiser. Chez d’Ormesson, ça coule de source, avec un naturel et une facilité rares.

Cela dit, je reste perplexe. Je n’en ai objectivement rien à foutre de toutes ces anecdotes vieille France avec des marquis, des princesses, des stars surannées, des politiques passés dans l’oubli, des écrivains d’un autre âge que personne ne lit plus et ne lira plus jamais, des histoires de coupole du quai Conti où une bande de gâteux se réunit sans but pour se lancer des mots d’esprit prétendument drôles mais d’une platitude à mourir. J’aurais aimé des portraits plus longs des « amis » magnifiques, comme Borges, Aragon ou Valéry, auxquels quelques mots sont consacrés alors que des pages peuvent l’être à d’obscurs individus. J’aurais aimé des portraits comme ceux d’un autre livre de mémoires, Le Monde d’hier, lui aussi dévoré, mais qui me faisait découvrir et aimer Rilke ou Hofmannsthal ou Jules Romains. Je suis étonné par la chasteté de cette vie, l’absence d’histoires d’amour, de sexe, ou d’amitiés, car avoir des centaines d’amis équivaut à n’en avoir aucun. Je suis fasciné par la cruelle absence d’épreuves, une vie qui passe comme « un long week-end », sans une ligne sur la mort des parents tant aimés, des amis comme Roger Caillois auxquels « il doit tout », comme si tout cela lui était étranger, et qu’il avait envers les malheurs une sorte d’indifférence ironique et égotiste. Je recherchais en somme de la substance pour combler la superficialité, de la souffrance pour intensifier l’expérience, de la permanence pour nuancer l’éphémère, de la passion pour transcender le simple « plaisir » des jours, bref, plus de densité ontologique. Malgré ce sentiment de vide de cette existence pourtant longue et active, mais réduite finalement à une série d’anecdotes plaisantes, je ne peux qu’être séduit par la vivacité d’esprit, l’art de la formule, le bon sens de chaque propos, le rythme trépident du compte-rendu, les passages brillants et érudits où des noms d’époques se télescopent dans des énumérations emballées, la poésie des noms propres et de leurs syllabes musicales, le name dropping intensif, les plaisirs de l’intelligence et surtout l’appétit de vivre que résume cette phrase hédoniste à laquelle je souscris pleinement :

« Il peut même arriver de temps en temps, un soir d’été très doux, je ne sais pas, moi, un cigare, un verre de vin, un bon film, un mot d’esprit, ce que nos grands-mères appelaient « une bonne action », quelques brasses dans la mer au large de Kas ou de Girolata, qu’un peu de bonheur se glisse soudain dans nos vies. »

Il faut savoir que celui qui écrit cela a littéralement tout eu dans la vie : un nom ; la meilleure école (Normale Sup) ; les meilleurs amis ; la fortune (sa femme est l’héritière des sucres Béghin) ; les maisons de rêve (des maisons d’ambassade, des châteaux, des maisons à Saint Florent et en Suisse, etc.) ; tous les honneurs littéraires à part le Nobel mais y compris la Pléiade ; des postes (patron du Figaro) ; les femmes ; la longévité ; le succès populaire. Il a gagné au loto existentiel. Et pourtant un bon film, un mot d’esprit, quelques brasses… Voilà ce qu’il recherche.

Pour donner de la hauteur à tout cela, Jean d’Ormesson s’embarque dans la dernière partie du livre dans une longue tirade philosophique sur le temps et Dieu. Au milieu des clichés et des questionnements vaseux, il délivre quelques pages magnifiques de panthéisme sur l’eau et la lumière. J’éprouve alors le sentiment étrange de lire un semblable, quelqu’un pour qui, comme pour moi, boire un grand verre d’eau après l’effort, ou plonger dans notre mer intérieure un jour d’été, justifient à eux seuls et pleinement notre passage sur terre.

Paris s’en va

Jacques Rivette est mort. Après Rohmer, après Resnais. Le cinéma se vide de son sang. Je me sens seul.

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