De la vulgarité en art

Je rentre d’un week-end à Zurich. Beau pays. Propre, cher, peuplé de vieux au volant de voitures de luxe. On peut y apprécier le silence. La nature y est d’une beauté spectaculaire : les Alpes, le lac de Zurich, les forêts. Je peux très bien imaginer à deux heures de là Nietzsche dans son chalet ou la communauté paresseuse de la Montage magique à Davos.

C’est en me rendant au travail à pied, à mon retour lundi à Paris, que je suis saisi, voire choqué, par le contraste. Après quatre jours de propreté, toute cette saleté à laquelle je ne faisais pas attention m’agresse. Le chaos – là-bas tout était fluide, prévisible, réglé ou immobile – me paraît vain. Le Champ de Mars est toujours le dépotoir en plein air de la Mairie de Paris que les vaillants éboueurs n’ont pas eu le temps de nettoyer ; sur le pont d’Iéna, une congrégation de corbeaux agressifs encerclent un gros rat pris de panique à la perspective de son déchiquètement imminent ; les traces serpentines d’urine et les crottes généreuses et luisantes agrémentent les trottoirs ; les murs sont noirs ; les voitures essaient à tout prix d’écraser les piétons en klaxonnant comme des tarés et saturant l’air de particules fines ; tout cela me paraissait bien normal avant mon voyage à Zurich, tout cela avait même un certain charme champêtre en comparaison à New York ou au Caire, mais ce matin j’y décèle je ne sais quoi d’infernal, une impression de ville à l’abandon. Une hypothèse que j’avance : peut-être Paris voit-il dans la saleté, un certain degré de saleté, une nécessité.

J’ouvre une parenthèse à ce sujet. Je suis récemment allé à une assemblée générale de copropriétaires. C’est un collège qui nous apprend énormément sur la nature humaine. Durant deux heures, toute civilité est mise en suspens et des personnes tout à fait bien, qui restent courtoises, choisissant leurs mots avec soin, s’armant de rhétorique et de dialectique, s’écharpent avec une méchanceté crasse sur des sujets aussi insignifiants que la rampe d’escalier ou la couleur de la boîte à lettres (taupe ? ou gris souris ?). On attend ce rendez-vous annuel pour extérioriser toute la haine refoulée, non sans jouissance. Des clans se forment, certains sont ouvertement attaqués et harcelés, d’autres se lancent dans des plaidoyers (préparés à l’avance ? c’est vachement bien structuré) qui n’ont de fin qu’eux-mêmes. Il y a autant de passion sinon plus dans cette loge de gardienne délabrée où il faut décider du changement de tableau électrique de la cave qu’à l’assemblée générale de l’ONU quand on délibère de l’avenir de la planète. Dans ce contexte donc, l’un des copropriétaires a expressément demandé de mettre à l’ordre du jour un « sujet grave » : la salubrité ou plutôt l’in – un temps – salubrité du local poubelles. N’habitant pas l’immeuble, je n’étais pas au fait de l’équilibre des forces en présence, mais ce monsieur me semblait haï de tous. Il était nouveau dans l’immeuble, encore nourri de rêves et d’illusions. On l’écoutait donc d’un air vaguement dédaigneux, sans prêter attention à ce qu’il racontait, comme s’il n’existait pas. Il s’était lancé dans un exposé de niveau international, distribuant tout un ensemble de pièces : extraits du règlement de copropriété de 1947, lois municipales, jurisprudences (je n’exagère pas) et, temps fort de son exposé : des photos dudit local. C’est vraiment dégueulasse, les poubelles sont jetées par terre, à côté et non dans le bac. Malgré l’emphase ridicule de son plaidoyer, je me dis qu’il avait raison, que tout le monde allait se mettre d’accord, qu’une décision historique allait pouvoir être consignée dans le compte-rendu de l’AG. A ma surprise, les autres copropriétaires étaient révoltés. Non par les accusations implicites de saleté, mais par le fait que le « nouveau » tentât je cite « de rendre cet immeuble plus propre que propre, à tout prix » et que « c’est aussi ridicule qu’injustifié ». Nécessité de la saleté comme hygiène de vie.

Revenons à Zurich.

J’ai séjourné dans un hôtel luxueux, le Dolder Grand, du nom d’une colline qui surplombe la ville et offre des vues imprenables du lac, des Alpes, des golfs, des clochers d’église. On aurait dit des écrans de télé en mode « pause ». Le soir, à la terrasse du Sorell, un autre hôtel non loin de là, moins clinquant, les Alpes virent doucement au rose, un rose pâle et éphémère qui s’estompe ensuite dans un bleu glacial. Paysages métaphysiques. On n’éprouve pas un simple sentiment de beau, il y a plus que cela, « par-delà l’homme et le temps ». Je repense à Nietzsche : « Je parcourais ce jour-là la forêt, le long du lac de Sylvaplana ; près d’un formidable bloc de rocher qui se dressait en pyramide, non loin de Surlei, je fis halte. C’est là que cette idée m’est venue. » L’idée en question, c’est l’éternel retour.

Le Dolder Grand, propriété d’un milliardaire véreux poursuivi par la justice, est collé à une forêt vallonnée où j’ai pu courir. Hélas, un couloir aérien m’a rappelé par intermittence l’existence du genre humain. Le spa de 4000 m2 propose tous types de saunas, douches, piscines, et de choses comme ça. Après le jogging dans les bois immaculés – concept assez étonnant mais qui existe, comme si les bois s’auto-entretenaient – je me suis abandonné à un cérémonial qui devint immuable : piscine, jacuzzi en plein air avec vue sur le lac et un village en contre-bas, sauna, douche glacée, thé chaud et bain de soleil. De temps en temps un vague septuagénaire venait patauger avec moi mais à part cela personne n’osait perturber mon rituel ou empiéter sur mon territoire.

Néanmoins, tout cela est matériel, et rien de tel pour transcender la matérialité que l’art. L’hôtel expose des œuvres d’art moderne dans le l’aile historique et le nouveau bâtiment, conçu par Sir Norman Foster. Ce sont des œuvres d’art de riche. On en a pour son argent. Des sculptures, quelques immenses tableaux, ou collages drolatiques (comme un carton de clochard encadré « 1 € pour manger s’il vous plaît », ou un clochard en bronze grandeur nature affalé derrière la réception). Tout l’imaginaire de l’art de riche est là : du Fernand Léger, du Niki de Saint-Phalle avec des sculptures obèses et bariolées, du Joan Miro grossier, du Botero, beaucoup de Botero, des sculptures en métal rouillé. C’est d’une grande laideur. D’une grande vulgarité.

Mais ça a de la gueule. Nous avons ensuite visité le Kunsthaus, musée d’art moderne collé au musée d’art classique exposant, lui, des tableaux champêtres représentant sous-bois et bœufs (au point de faire regretter l’absence de la moindre guerre dans l’histoire de ce pays). En comparaison aux sculptures obèses et clinquantes de l’hôtel, les Picasso et autres Paul Klee du Kunsthaus font pâle figure. Une armée de Giacometti malingres tentent de nous impressionner, mais putain ils sont anorexiques. Et puis un Picasso ici ou là, ça n’a pas grand intérêt ; coupés de leurs séries, de l’évolution artistique du peintre, ils sont orphelins. Les sculptures sont terriblement vieux jeu, y compris la construction en spirale avec des dés à jouer, star du musée. En somme, l’art vulgaire de riche jouit d’une plus grande présence. Comme celle, dans le parking de l’hôtel, derrière une rangée de Porsche, de Bentley, d’Aston Martin et ma Skoda Yeti de chez Europcar, d’une gigantesque femme boursoufflée, botérienne, en marbre rouge. Elle m’agresse certes, mais ce faisant affirme son existence. Elle me parle. Elle me dit que tout ça, toute cette propreté, tout cet argent, ces milliers de mètres carrés de parkings et de spa, ce n’est pas normal, ça a quelque chose de paisiblement monstrueux.

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