Etre et temps

Nous sommes temps. J’en ai cet après-midi la douloureuse conscience. Je me suis précipité sur mon ordinateur pour écrire ces lignes parce que cette conscience subite que j’en ai m’est insupportable.

Chaque année en juillet, j’accompagne mes filles à Londres pour les déposer dans un camp d’été. Rien de plus banal. Pourtant, chaque année, au moment de la séparation à Saint Pancras, je suis saisi d’un effroyable sentiment de nostalgie. Déjà, en 2014, j’avais écrit un texte décrivant ce sentiment. Depuis, trois putains d’années sont passées. A regarder de plus près en moi, ce n’est pas tant la séparation qui m’émeut, je sais qu’elle est temporaire, ce n’est pas tant une inquiétude de parent, c’est vraiment, je pense, la cristallisation, dans cet instant précis, répété à l’identique année après année, du temps qui passe. Ce week-end est une ponctuation du temps, il en bat la mesure, comme si la gare de Saint Pancras, dans une sorte de Harry Potter, était le lieu secret où la mécanique du temps opérait et qu’il fallait s’y rendre pour prélever les compteurs, faire acte de présence pour ne pas être oublié du flux des jours. Chaque séparation à Saint Pancras, chacun de ces battements dans la chronologie de nos existences, les rapproche de l’âge adulte, les rapproche d’une séparation pour de bon. Il m’est donné à vivre une preview annuelle de ce qui arrivera bientôt, trop tôt. Ce sentiment s’apparente à l’angoisse heideggérienne que je décrivais dans le précédent texte, prise de conscience de notre mortalité qui fait que l’on se précipite, comme je le ferai, sur des diversions consolantes.

Ce sentiment est accentué par le fait que je me retrouve seul comme un con après leur départ, au milieu de la foule anonyme londonienne qui déferle dans les rues sales et gluantes de l’alcool bon marché du samedi soir, bousculé par les hordes suantes qui émergent des commerces et les bouches de métro dans une déclinaison exponentielle des variantes de monstruosité du corps humain, dès lors qu’il est en bermuda.

Ce dimanche 9 juillet, je me réfugie dans le Tate Modern et me perds dans ses grandes salles, dans ses sous-sols déserts en béton brut, admiratif de gigantesques installations énigmatiques venues du monde entier. Je m’évade dans l’art de ma condition temporelle indépassable et trouve dans ces bunkers éclairés au néon blême des abris préservés de la foule.

En sortant du Tate, je prends à gauche pour rentrer à l’hôtel et marche le long des quais de la Tamise jusqu’au Millenium bridge. Je me promets d’amener les filles ici l’année prochaine, il y a un Wahaca trop stylé sous la forme d’une construction de containers multicolores qui montent haut et dans lesquels des corps suspendus se goinfrent de burritos. Nous aimons manger à Londres. Dans la série Master of None saison 2, Aziz Ansari erre entre restaurants, musées et walk and talk urbains en compagnie d’une Italienne de laquelle il est sans cesse séparé par les contingences, les circonstances, les hasards, les obligations, mais à laquelle sans cesse le réunit la beauté des choses, de Monica Vitti dans L’aventurra, des sculptures époustouflantes du Storm King Art Center au nord de New York, des vagins en céramique du Dinner Party de Judy Chicago au Brooklyn Museum. Explorer les lieux avec les êtres chers, une thématique new yorkaise qui m’est chère.

En marchant seul dans les rues de Londres après le départ des filles, je me rappelle nos promenades, nos rituels gastronomiques, un Mexicain à Covent Garden à midi, un Italien à Notting Hill le soir, le spectacle – American in Paris cette fois-ci –, mais plus que tout, nos conversations.

Nous avons parlé des Métamorphoses d’Ovide, pas tant parce que nous sommes une famille d’intellectuels mais parce que j’ai écouté une série d’émissions sur France Culture sur le chef-d’œuvre, stupéfait par la beauté de sa poésie – le chant de Narcisse, de Diane et Actéon, de Phaéton, de Myrrha et d’Adonis – et que ma fille les a lues à l’école. Elle les connaît avec une étonnante précision ; elle est au courant qu’Actéon a été transformé en cerf puis dévoré par ses propres chiens pour avoir surpris Diane nue dans les eaux d’une rivière, dissimulée au fond de la fraîcheur confidentielle de quelque sous-bois méditerranéen ; elle est consciente qu’ayant conduit sans permis le char d’Apollon, son père, Phaéton a causé un incendie qui a consumé la terre. Surtout, quand je parle de mon étonnement face au comportement de ces dieux, elle me devance, avec le plus grand naturel, pour constater qu’en effet ils sont d’une jalousie crasse, d’une cruauté sans pareille, et observer que, je la cite, les humains ne sont que leurs marionnettes, victimes de leurs passions et de leur férocité vengeresse. Nous parlons de Hitchcock, de la musique de Bernard Hermann, de la scène sans musique du champ de blé de Mort aux trousses, de Daphnée de Mornay, des You Tubers en vue, du film Get out, sorti il y a quelques semaines de cela et de la scène dans laquelle le héros se bouche les oreilles avec du coton. Le temps qui passe a aussi ses avantages, je peux leur parler de la symbolique du coton, de la manière dont cela renvoie à l’esclavage et des parallèles que le film établit entre les conditions des Noirs dans les Etats-Unis d’aujourd’hui et celles des temps sombres, elles peuvent comprendre désormais, elles peuvent faire oui de la tête. Nous parlons d’histoires de l’école, d’un anniversaire gardé secret de CM2 au cours duquel elles ont vu trois films d’horreur d’affilée, dont Annabelle, se sont couchées à quatre heures du matin avec neuf enfants dans un salon dont certains pleuraient d’effroi au milieu de la nuit.

Nous sommes rentrés tard à l’hôtel, avons découvert des cookies and milk, nous sommes faufilés dans le lit après la longue journée, dans un espace protégé du passage nécessaire du temps, lovés dans un présent précieux qu’on aimerait retenir, dilater, éterniser, dissimuler, dans « un coin de l’éternité enfoncé dans la matière de l’espace-temps ».

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