Comme très peu de monde tombe sur ces lignes et sûrement pas la présidence américaine, encore moins ses copains conspirationnistes d’extrême-droite anti-IVG, je peux avouer que j’ai parfois l’impression, totalement imaginaire, d’avoir commandité cette pandémie.
Pas d’avoir confectionné un virus dans mon garage, non, mais de l’avoir inconsciemment souhaité ou d’en avoir souhaité certaines conséquences qui, du jour au lendemain, ont calmé ma colère et ma frustration sur de nombreux sujets.
Ce sont des aveux pour ainsi dire inavouables, honteux, je les chuchote donc ici en quelque sorte, mais ils ont le mérite de la franchise. Peut-être que je m’en libère… Car ces notes sont, je préviens d’emblée, insupportables à lire, elles décrivent une sorte d’état d’extase concomitant à tant de peines et de souffrances dans le monde.
1
La Fermeture du Champ de Mars
J’habite à côté de cet espace que l’on est en droit d’assimiler à un jardin voire un parc. Or en 2014, Anne Hidalgo a été élue maire de Paris avec l’idée bizarre, l’obsession interlope de saccager le Champ de Mars. J’en ai pondu des tartines à ce sujet ici-même, avec de la révolte bien sentie, hélas en vain ! Ses motivations restent à ce jour obscures, peut-être une haine des bourgeois environnants, un traumatisme d’enfance, une passion de la civilisation festive, la vie est une fête, etc., une allergie congénitale aux espaces verts… qui sait ?
Quoi qu’il en soit, ce qui, en 2014, ressemblait vaguement à un jardin, offrant les attributs que l’on associe communément aux lieux d’agrément que l’on nomme ainsi, telle que la possibilité de se promener, de contempler des petites fleurs, d’écouter le pépiement des oiseaux, de courir, voire même d’organiser des pique-nique dans l’herbe avec une bouteille de rosé et des enfants qui s’agitent autour, fut transformée sous sa mandature, avec un succès triomphal, en un champ de boue vaguement cauchemardesque où des bus hideux déversent par grappes des touristes hideux sur lesquels se précipitent, en guise de comité d’accueil vibrionnant, des vendeurs à la sauvette et des soi-disant sourds-muets, des marchands de rosés, le tout infesté de rats et recouverts de détritus et entouré de toutes parts de magasins de souvenirs dont des néons blafards à 100000 volts éclaboussent d’une lumière aveuglante la laideur extrême, que même si tu veux faire du laid avec la plus grande application possible, tu peux pas arriver à un tel résultat.
Pour égayer les choses, la maire organisait fête sur fête dans ce lieu féérique, avec une musique insupportable certes, c’était déjà plus ou moins des notes assemblées, le petit peuple devait être content, mais ce n’est pas tout, pour ne pas laisser cette insupportabilité opérer à elle seule, elle faisait cracher cette musique par des baffles déformants, suraigus et assourdissants.
Mars 2020, je ne peux imaginer l’euphorie que doit éprouver ce pauvre jardin. Fermé, reposé, verdoyant, sous la protection bienveillante de la Tour Eiffel. Oh, mon champ, toi qui as tant souffert, tu mérites tellement ce repos !
2
L’Annulation d’un long voyage
Cet été nous devions partir en road trip sur la côte ouest américaine. Trois semaines de crapahutage en GMC Yukon 12 places. Le rêve.
Or à dire vrai, j’appréhendais cette odyssée. Le long vol de douze heures après un retard de trois, les longues douanes américaines imbitables avec leurs machines bizarres, leurs agents qui hurlent, l’interrogatoire sous pression avec le marines qui te pose des questions piège d’un air de suspicion, la location de voiture à l’aéroport, la longue attente au guichet avec le mec qui tape un gigantesque contrat de location sur son ordinateur Windows 95, le long périple jusqu’au parking, l’impossibilité de la trouver la voiture (mais c’est laquelle, bordel, si, si, il a bien dit la place WR6572, or il y a la place WR6571, WR6573 mais pas la 6572 !), alors que tout le monde est épuisé à cause du voyage, que tout le monde râle et que je suis responsable de cette location calamiteuse.
Le jet lag violent dont on a à peine le temps de se remettre qu’il faut déjà rentrer. Les trois heures en moyenne de voiture par jour, sachant qu’il y a des jours sans voiture. Les visites de site, les injonctions d’Instagram de se prendre en photo avec les plages et les canyons dont, en fait de photos, il existe déjà des milliards d’exemplaires, et ces foules suantes de touristes en bermuda et sandales dans lesquelles il faut se fondre pour contempler un bout de paysage qu’en a marre d’être photographié. Tu le sens épuisé le canyon, il n’en peut plus des photos.
Les bagages à trimbaler d’hôtel en hôtel, la déception que procure chaque chambre, les attentes sont tellement élevées qu’aucune chambre ne peut les satisfaire, les attentes, elle sera jamais aussi belle la chambre que ce que l’autre a posté sur Instagram, la galère pour trouver une place dans les bons restos et les mines d’enterrement quand on finit notre quête éperdue de gargote dans un restaurant pas terrible, faute de mieux, pour ne pas mourir de faim.
Dans ces voyages en grand groupe bigarré avec caractères pas toujours compatibles, allant du contemplatif au super-actif, du suiveur docile à l’aspirant leader casse-pieds néo-nazi, de l’improvisateur cool, mais trop cool, au planificateur psychorigide (on le reconnaît facilement lui, c’est celui qui envoie des invites Outlook même pour des trucs sympas genre visite de musée ou restaurant ou apéro), il y a toujours quelqu’un qui tombe malade. Du genre une migraine insupportable ou diarrhée diarrhéique. Certes on compatit avec cette personne, car on l’aime, on est en vacances avec elle, après tout, mais trois semaines avec un migraineux, c’est dur, aussi pour son entourage. Avoir en permanence un type près de vous qui fait ah, ah, j’ai mal, ah, aaaaaah, qu’est-ce que je souffre… En général, la conclusion de ces pérégrinations touristiques, c’est que c’est mieux la France. C’est juste pour vérifier cette vérité inéluctable qu’on le fait le voyage et qu’on en revient avec plein de souvenirs et une conséquente empreinte carbone à son actif.
Quelle ne fut donc ma joie immense d’apprendre que Macron interdisait les voyages internationaux. Mais j’ai pris des airs désolés bien sûr, ah… zut… flûte… notre voyage de rêve alors… Mais on est bien sûr qu’il annule bien tout, le papa de la nation ? Oui ? Ah… quel dommage…
Certes, on ne pourra pas faire l’économie d’un endroit « un peu sympa quand même », avec une vue mer, deux trois paysages qui pourraient passer sur Instagram, faire l’affaire en attendant l’ENORME voyage après la fin de la pandémie, mais l’endroit « un peu sympa quand même », ce sera en France, et puis surtout, faudra pas trop bouger hein, hélas (je prétends), pour ne pas faire circuler le virus, c’est du civisme élémentaire.
3
Ne plus respirer les pots d’échappement
Je me suis rendu compte que je passais ma vie le nez dans des pots d’échappement. C’était ça ma vie, en résumé. J’allais au travail à vélo, bien soudé au pot d’échappement de la voiture devant moi, je marchais beaucoup dans les rues de Paris avec les pots d’échappement autour, etc. Même quand je courrais en « plein air », je respirais des pots d’échappement. Même au bois de Boulogne où les voitures réussissent à s’infiltrer. Quand je pense aux tonnes de CO2 et particules fines que j’ai dû inspirer, je me demande comment je suis encore vivant, c’est un miracle.
Depuis soixante jours, je vis sans pot d’échappement. Mais je fais toujours des cauchemars avec des voitures dedans.
Ce sera une victoire de courte durée hélas. Avec le déconfinement et la peur du métro qui fait circuler les passagers mais surtout le virus, beaucoup prendront leur voiture. Elle va bien se venger la voiture de ces deux mois d’air pur et de planète qui respire, et de vies sauvées dans les accidents de la route, elle va la polluer au centuple la planète.
4
La Fin des célébrations
Le 8 mai est passé inaperçu. De même que le 1er. Tout cela a été célébré dans la tristesse et la contrition.
Pas pour moi. Qu’est-ce que ça m’insupportait les grandes fêtes nationales, ces débauches de pompe, d’autosatisfaction, ou de revendications hargneuses, ces milliers de personnes qu’elles drainaient dans des foules, et les discours, ah mon Dieu, les discours, des séquences de torture de la langue dans des tunnels interminables de galimatias vaseux qui pustullent de la cervelle de pros du galimatias, formés pour, dans les écoles de la république. Pendant deux semaines, ils les préparaient ces journées, ils foutaient des gradins partout, invitaient des dignitaires, des journalistes commentaient tout ça, sérieusement. Et pourquoi ? Pour rien !
On se rend compte avec cette pandémie de l’inanité sidérale de toutes ces célébrations, sans compter que la France était l’un des rares pays européens à fêter sa victoire, et certainement le seul parmi ceux qui ont collaboré. Ça lui donnait l’impression de l’avoir vraiment gagné cette guerre, puisqu’on la fêtait la victoire.
Un espoir subsiste, les festivités du 14 juillet seront probablement annulées. Mais ce n’est pas tout ! J’y pense, la fête de la musique, putain, on n’aura pas de fête de la musique ! Youhoo ! Une année sans fête de la musique, ça se fête quand même ! Il a été élu quand Mitterrand, ça fait combien d’années qu’on la supporte sa fête pourrie lui, on est vraiment des saints ! Il est mort, il est tranquille et il nous l’a laissée sa fête, à l’heure du bilan, c’est le seul truc qu’il ait légué notre Machiavel national, son petit privilège de nous casser les oreilles un jour par an. Attends, réfléchissons, faisons-nous plaisir, qu’est-ce qui peut être annulé aussi ? Les jeux olympiques ? Ah, mais c’est trop loin, si seulement on avait gagné ceux de 2020, la malchance ! On y aurait échappé, mais d’ici 2024, ils vont bien finir par le trouver leur vaccin.
Ah ! une année sans toutes ces simagrées collectivistes et célébrationnelles, quel plaisir ! Quelle joie ! Si seulement, dans le fameux « monde d’après », l’on pouvait les éradiquer à jamais. Vain espoir ! Je crains qu’on mette les bouchées doubles dans le monde d’après, pour compenser notre manque.
5
Ne plus aller au restaurant
J’allais beaucoup au restaurant avant tout ça. A dire vrai, et sans vouloir me vanter, j’étais une sorte d’expert ès restaurants, toujours au courant de la dernière ouverture, j’étais celui vers lequel tout le monde se tournait pour réserver une table.
Or je détestais ça. Déjà jamais personne n’est content de la table que tu as réservée, par principe, on veut pas la reconnaître ton expertise, ah mais c’est assez ordinaire, ah je m’attendais à mieux, ah mais c’est salé la note, ah mais l’autre était mieux… Mais réserve toi-même merde !
Le pire c’est les amis qui viennent en visite d’Amérique. Ils ont cette conception mythifiée du restaurant parisien, du bistrot, c’est une sorte de lieu rêvé où les mets sont succulents, le vin exquis, les conversations incroyablement intelligentes et ce restaurant-là ils vous demandent de le réserver, oui, celui-là, précisément, le restaurant français. Or en fait de restaurant français, eh ben moi j’arrivais bon an mal an à réserver un pas trop mauvais, bistronomique comme ils disent, mais qui restait un lieu hyper bruyant d’où tu sors avec les cordes vocales déchirées, où l’on est assis à deux centimètres d’un inconnu qui crachote et administre une fellation à son couteau (je ne pouvais pas supporter les gens qui font ça, ni ceux qui se sucent méthodiquement chaque doigt de chaque main en émettant un petit bruit de succion juste pour ne pas utiliser une serviette), où les serveurs sont au mieux d’anciens détenus de prison qui vous traitent comme un nouveau codétenu, celui qui vient d’arriver, où les vins sont quand même râpeux quand on ne veut pas payer plus de cent euros la bouteille, où les plats sont parfois goûteux, surtout quand ils sont très, très salés, mais on les a attendus tellement longtemps les plats, l’estomac est tellement noué de faim depuis le temps, qu’on n’apprécie pas toujours. Le visiteur d’Amérique n’est pas tolérant avec ces petites imperfections, et il a cette lubie que sous prétexte qu’il a attendu son plat principal pendant une petite demi-heure, allez un petit trois quart d’heure, mais il comprend pas que c’est fait maison, fait minute, le con ! eh ben il a droit à un café gratuit. Eh ben non, le café en France, bien que dégueulasse, n’est pas gratuit !
Ah… la douceur de la vie sans restaurants… Sans casse-tête pour réserver… Où l’on se fait soi-même à manger, n’importe quoi, des choses saines, on se sert soi-même, sans s’auto-engueuler, tout se fait dans la paix et personne, autour de soi, ne pourlèche de couteau.
6
La Suspension démocratique
Le papounet de la nation, et son acolyte Edouard Philippe, celui qui se tient hyper droit, je n’ai jamais vu quelqu’un se tenir aussi droit, colonne vertébrale parfaitement tracée, ont eu l’idée géniale, au pire de l’épidémie, de maintenir les élections municipales du premier tour. A tous les morts victimes de ce maintien, nous devons un hommage appuyé car leur mort sert la démocratie.
Ce qui me satisfait au plus haut point en revanche aujourd’hui, grâce à la pandémie, c’est le report du deuxième tour et la suspension, pour un temps, de la mascarade électorale et « démocratique ». Car enfin, examinons-là notre démocratie ! Macron a recueilli à peine 25% des voix au premier tour, ce qui implique que 75% du peuple était contre lui, et vraiment contre, il y avait là des électeurs de la France Insoumise, de Fillon, de Hamon, de Le Pen.
Quelques semaines plus tard, fraîchement élu monarque de France, il a intercepté au hasard des passants dans la rue, leur a dit, hé toi tu seras mon député et obtenu la majorité absolue au parlement. Et voilà-t-il pas que le mec qui, rappelons-le, quelques semaines auparavant, peinait à atteindre 25%, se prend au jeu, et le voilà qui donne du « je veux », « j’ai décidé », « j’ai mis en place », et qu’il appelle ça le respect des règles démocratiques… Et il a le bon job, parce qu’il a beau vouloir, lui, il ne fait rien après, c’est Philippe, celui qui se tient droit comme un i, qui est chargé de faire. Macron : « je veux la retraite universelle », et le voilà le Philippe qui galère pendant des mois pour la lui donner sa retraite au Macron.
Après, les grands penseurs, les philosophes mêmes, se demandent pourquoi la démocratie est en crise. Ils en réfèrent à Platon, à Aristote peut-être… Ils ne leur sont d’aucun secours. Sérieux ? Introniser roi de France un gars qui a 24% des voix sans aucun contre-pouvoir et tu te demandes ensuite pourquoi elle est en crise la démocratie ! Nous ne sommes pas les plus mal lotis, au moins Macron est relativement raisonnable, au moins ce n’est pas un aliéné comme aux Etats-Unis, au Royaume-Uni ou ailleurs.
Tout cela a une explication constitutionnelle. Quand De Gaulle est revenu au pouvoir en 1958, il avait dit, usant d’un de ces traits d’esprit poilants dont il était maître, « ce n’est pas à mon âge que je vais entamer une carrière de dictateur ». Eh ben si ! Je ne sais pas comment on appelle cette figure de style, c’est celui qui prononce le discours au mariage et commence par « je ne vais pas être long », dont on sait pertinemment qu’il va l’être, long, et même très long. De Gaulle a donné de vagues habits constitutionnels à ce qui est en réalité plus proche d’une dictature, mais une où la rue, seul et unique contre-pouvoir, peut protester. En somme, une dictature sans même l’efficacité top down, escomptée de celle-ci.
Il en fut de même pour les élections municipales. Avec 29% des voix, Hidalgo était assurée de rappliquer pour encore six ans, une nouvelle tragique pour 70% des Parisiens, qui passa inaperçue à cause du virus. On l’aurait vu parcourir nuitamment le champ de mars et promettre de continuer son saccage en se frottant les mains.
Au moins, avec cette pandémie, j’ai la maigre consolation du doute théorique qui plane sur sa réélection… Et surtout, je savoure l’arrêt nette de toute les mascarades politiques et électoralistes…
7
La vie à la campagne
Nous avons une maison de campagne. En fait, aveux pour aveux, nous sommes de sales privilégiés, tout ce qu’on déteste dans ce pays. Or cette maison, c’était impossible de s’y rendre. Y avait toujours quelque chose le week-end à Paris. Ah miracle, ils annoncent du beau temps et si on allait à la campagne ? Ah mais non, pas du tout, y a trucmuche qui fait un dîner, avec truc machin… Grâce à mon épidémie là, trois mois à la campagne ! A Paumé-sur-Bled ! Toute une putain de saison ! J’ai assisté en live à la naissance et à l’épanouissement du printemps, j’avais jamais vu ça, le printemps qui prend ses aises et se déploie dans le sublime. Les fleurs dans les arbres, les oiseaux qui s’excitent à mort, les pluies de pollen qui dansotent dans l’air d’un bleu si jeune et puis, le soir venu, de plus en plus tard, la glorieuse perspective sur le crépuscule, sur la nuit qui vient recouvrir le monde reposé.